DANSE | CRITIQUE

Uprising

PKatia Feltrin
@24 Mar 2010

Entre la gestuelle des peintures de Marc Chagall, le film d’action, les comédies de Woody Allen et la danse africaine, se dégagent des deux compositions d’Hofesh Shechter — Uprising (2006) et In Your Rooms (2007) — un profond humanisme et un dynamisme réjouissant.

Le chorégraphe israëlien Hofesh Shechter (34 ans), formé à la Batsheva Dance Company de Tel Aviv, a fait ses armes auprès de l’énergique Wim Vandekeybus, d’Inbal Pinto et de Tero Saarinen.

En France pour la première fois, il développe dans ses deux pièces un univers privilégiant la sphère émotionnelle au profit d’une danse souple et fluide hantée par la musique qu’il compose: des percussions entrelacées à des sources sonores hétéroclites — voix, synthétiseurs, violons et violoncelles… Des sons qui habitent parfois, en solitaires, la boîte noire de la scène avant l’apparition d’une « image ».

Une pulsation primitive saisit d’emblée le spectateur conditionné par la vitesse et les effets de surprises dégainés tout au long des deux pièces. Ces recettes implacables du film d’action font d’Hofesh Shechter un excellent chorégraphe-réalisateur. Avec aisance et vivacité, il organise une succession rapide de plans ou de tableaux qui se précipitent, se chevauchent parfois dans des fondus enchaînés-déchaînés de lumières, éclairant tour à tour une zone ou une autre de la scène.

Dans ses deux pièces, la matière sonore structure les atmosphères, sculpte l’espace scénique vide — une absence de décor tout à fait rafraîchissante. Hofesh Shechter se concentre ainsi sur l’essentiel – le geste et la musique. L’éclairage, lui, est conçu comme un outil de cinéma avec ses « cut » et ses « fading».

Un art du temps, plus qu’un art de l’espace. Du temps psychique avec des rémanences, des irruptions furtives de l’inconscient, des traversées rapides de la mémoire. Une écriture alerte. Un enchaînement en proie à une expression effrénée de formes géométriques émotionnelles éclatant à la surface de la scène comme des bulles.

Par un effet de groupe parfaitement minuté (7 hommes-danseurs pour la première pièce, 11 danseurs et danseuses pour la seconde), par l’usage de frises combinant corps, têtes et dos courbés selon le même angle, Hofesh Shechter obtient une qualité visuelle d’une grande précision. Aucun corps narcissique cherchant à s’affirmer au détriment des autres ne vient parasiter la composition.

Par cette rigoureuse danse de l’abandon, où le ventre et le relâchement sont mis en exergue – le ventre, siège des émotions, est en effet placé au centre du mouvement – Hofesh Shechter ancre ses danseurs à la terre.
Ils rebondissent dans le sol faisant remonter sur scène une densité profondément intime. Une danse de la terre – humus en latin, la terre, racine aussi de l’humilité, de l’humanité – qui déploie une qualité juste. « L’humanité, c’est justement ce que je cherche chez les danseurs, explique le chorégraphe, j’aime qu’ils dévoilent de vrais sentiments dans un mouvement tout en fluidité. »

Uprising
Dans Uprising (2006), sa troisième création conçue pour 7 danseurs masculins, le chorégraphe tient le spectateur en haleine par l’agressivité lumineuse et les soubresauts d’une danse que l’on pourrait situer, au choix, dans un camp d’entraînement ou une usine. On n’en saura pas plus de ce mime abstrait relationnel évoluant de la tape dans le dos amicale aux clés de bras.

Tout se retourne, rien ne se pose jamais, tout bascule et se transforme immédiatement en son contraire. De doux duos se font duels. Les situations évoluent en permanence selon le mode Autoreverse.

La danse est étrange, une danse des cavernes, avec cette tête toujours inclinée vers le bas, le dos courbé, les jambes pliées qui glissent sur le sol avec une fluidité époustouflante. Les corps deviennent boules, évoluent en roulades.

Le continuum de la frise des vases antiques animée donne une fluidité transitionnelle aux événements, une texture visuelle proche du tissage. Plusieurs paysages relationnels se font et se défont naturellement dans le mimétisme gestuel. Des adages précis se désagrègent au rythme d’une danse tribale parfaitement réglée, adhérente au tempo.

L’excipit de la pièce? Un drapeau rouge communiste brandi par les danseurs du haut d’une pyramide dans une pause issue de l’iconographie constructiviste russe au service de la propagande.

In Your Rooms
La question du formatage de la dictature se trouve aussi au cœur de In Your Rooms (2007) qui déploie son titre sur la scène comme dans un film.

Les paysages chorégraphiques apparaissent et disparaissent plus vite que dans la pièce précédente. Black out-Cut-Bataille collective-Black out. Les fragments scéniques s’évanouissent tels des photos mouvantes ou des apparitions sur un miroir magique.

Comme dans une toile de Marc Chagall, l’orchestre est perché dans le ciel. Mais une voix off surtout domine le jeu sonore : « Life is about surviving » ponctue la voix-off, ou encore « You have to communicate that’s the point ». Dans un des tableaux, un homme dessine une ligne de démarcation à l’aide de farine : « You have to do the good choice » reprend la voix off. Ce « You have to » (Tu dois faire ci et çà)  évoque l’emprise, le diktat d’un moi supérieur sur les corps.

Un homme se démarque de l’uniformité. Il brandit une pancarte . Il est le seul sous les feux des projecteurs. Vulnérable, il halète. « Ne suivez pas les leaders » implore sa pancarte. Sur l’autre versant, on lit : « Suivez-moi ». Une petite touche d’humour jouant sur les paradoxes Woody Allenien, montrant l’éternel retour du dominant-soumis-rebelle, le serpent du pouvoir qui se mord la queue.

Ces deux pièces chorégraphiques naviguent au cœur des paradoxes, touchant d’emblée une mémoire collective par son théâtre abstrait et son rythme haletant.
On est comblé par l’équilibre de la complexité, la précision et l’inventivité du geste et surtout touché par cette danse « ventrale » relâchée pleine d’humilité qui puise les forces du sol et les fait remonter à la surface, les danseurs devenant de modestes vecteurs d’une géométrie émotionnelle finement étudiée par ce talentueux Hofesh Shechter dont on aimerait absolument suivre le travail.

Uprising (2006)
— Chorégraphie, musique: Hofesh Shechter
— Musique additionnell: Vex’d
— Lumières: Lee Curran
— Avec: Chieng-Ming Chang, Christopher Evans, Bruno Karim Guillore, Philip Hulford, Jason Jacobs, Elias Lazaridis, Hofesh Shechter

In Your Rooms (2007)
— Chorégraphie, musique: Hofesh Shechter
— Lumières Lee: Curran
— Costumes: Elizabeth Barker
— Direction musicale: Nell Catchpole
— Avec: Winifred Burnet-Smuth, Chieng-Ming Chang, Christopher Evans, Bruno Karim Guillore, Philip Hulford, Jason Jacobs, Ye-Ji Kim, Elias Lazaridis, Sita Ostheimer, Hannah Shepherd et Chris Allan violoncelle ; Nell Catchpole Alto, Yaron Engler et Norman Jankowski percussions, Tim Haries double basse