DANSE

Uprising / The Art of Not Looking Back

PLights
@27 Fév 2012

Seize représentations consécutives au Théâtre des Abbesses c’est suffisamment rare pour interpeller, d’autant plus que l’engouement pour Hofesh Shechter n’a fait que croître ces dernières années. Il faut avoir vu Uprising et The art of not looking back, deux pièces anciennes mais toujours dans l’actualité de ce chorégraphe.

Hofesh Shechter travaille à Londres, Hofesh Shechter a travaillé pour la Batsheva. Dans l’imaginaire collectif ce n’est pas rien alors voir un spectacle d’un tel chorégraphe c’est savoir à quoi s’attendre. Il a été dit que c’est organique, énergique, tribal, engagé. Effectivement c’est comme cela.

Dans le noir de la salle, une rampe de lumière en fond de scène nous aveugle; les danseurs en ordre de marche foncent à l’avant du plateau. Ils en imposent. Cela pourrait être agressif mais ne l’est pas car immédiatement ces hommes se mettent en péril: le péril de l’équilibre instable, dans une proximité du public qui rend assurément la chose plus difficile encore. Le plateau est nu, place est faite pour que toutes les explorations soient envisageables sans obstacle; les coulisses ce sont les lumières, les garçons apparaissent et disparaissent au gré des projecteurs.
Tout ici balance entre force virile et détermination fragile. L’énergie de la violence est sublimée, se détourne vers un but dont rien n’est révélé, mais il est certain que si ces hommes dansent c’est bien pour quelque chose: ils se battent pour.

Plus tard, comme les Danaïdes remplissant toujours le même tonneau percé les femmes sont condamnées. Nous ne savons pas à quel châtiment laborieux mais nous entendons pourquoi: Hofesh Shechter explique que sa mère est partie quand il avait deux ans (puisque la pièce se veut autobiographique). Trois murs blancs s’élèvent autour des danseuses et rappellent les jardins clos de l’imagerie médiévale, métaphore de la maternité.
Ces danseuses, elles nous regardent et elles affirment leur présence. Elles ne cessent de faire, défaire, refaire les mêmes combinaisons et à la faveur des répétitions un motif invisible se trame, l’hypnose de la danse se déploie. Il y a de la manipulation dans l’air tandis que le texte parle d’histrionisme. Il devient évident que si ces femmes dansent c’est bien pour quelque chose: elles se battent contre.

Ces deux pièces au programme recèlent de nombreuses ressemblances. Entre autre, des similitudes de composition dans les successions de mouvements d’ensemble et de solos, certaines lumières, la durée, le nombre d’interprètes également. Ou alors au contraire, les oppositions sont si totales (plateau nu versus enceinte murée; boîte noire versus boîte blanche) qu’elles semblent vouloir signifier que les deux pièces sont indissociables, qu’elles communiquent. Non pas à la façon de vases communicants, rien ne s’échange ici, mais à la manière de surfaces en friction. Un grincement qui monte et qui apporte avec lui son lot de questions.

En montrant isolément ceux-ci et celles-là, que veut donc Hofesh Shechter? Cette tentative de séparation entre hommes et femmes n’a-t-elle pas plus d’éloquence qu’un simple exercice de style? Mais surtout, par cette mise en ordre des sexes, le chorégraphe ne modifie-t-il pas le monde?
De facto il en diminue le désordre, il l’organise, et nous rappelle que l’homme est un animal politique.