ART | CRITIQUE

Untitled (Asile flottant)

PGalerie Dansk Mobelkunst
@18 Mai 2010

L’artiste d’origine thaïlandaise Rirkrit Tiravanija a installé dans la galerie une reproduction à l’échelle 1/2 de l’Asile flottant, péniche de l’Armée du Salut. Cette péniche est pour le spectateur l’asile de slogans politiques échoués et orphelins.

La structure de bois de la reproduction à l’échelle 1/2 de la péniche l’Asile flottant traverse la galerie de part en part. Est-elle de passage, naufragée, abandonnée ou temporairement à quai? D’abord conçue pendant la première guerre mondiale pour ravitailler Paris, la péniche Louise-Catherine fut ensuite aménagée par l’Armée du Salut et réhabilitée par Le Corbusier pour accueillir les déshérites de Paris. L’Asile flottant, ce navire devenu dortoir de 150 lits, aura été jusqu’à l’hiver 1993-1994, un refuge pour les « sans-adresse, sans-repos, sans-taudis» (Albin Peyron). L’été, la péniche embarquait de jeunes colonies vers d’autres rives, les faisait voyager et rêver d’ailleurs.

Rirkrit Tiravanija reconstitue des structures architecturales qui évoquent son passé, les formes de son nomadisme. Ce bateau offrait un toit, un lit pour une nuit, un lieu de passage qui s’apparente au mode de vie de l’artiste et à son quotidien de voyageur déraciné.
L’œuvre conjugue alors mobilité et précarité. Aujourd’hui réduite de moitié, tronquée dans un espace social qui ne pouvait accueillir la totalité de cette architecture utopique, elle devient pavillon des idéologies modernes. Le spectateur y pénètre par une passerelle-escalier: l’entrée se fait par la proue et l’on plonge alors au cœur d’archives politiques.
Sommes-nous face aux silhouettes fantomatiques d’un navire de pirates gardant le trésor des slogans perdus et censurés? Ce en quoi l’humanité a cru un jour, ce pour quoi des hommes se sont battus.

La coque est hantée par des dizaines de bustes vêtus de T-shirts, créés ou récupérés par Rirkrit Tiravanija. Des slogans appartenant à notre conscience collective et extraits d’un monde surmédiatisé, inondent le bateau.
Ces formules, réclames, jeux de mots, détournements, reprises de publicités, se font écho dans le pavillon où l’on peut lire: «Free Thinker», «Tchermobil», «Jerusalem just do it», «Multiracial», «I pay my tax I want my rights», etc. On pense alors aux marchés des capitales d’Asie du sud-est — d’où est originaire Rirkrit Tiravanija —, aux rues tapissées de vendeurs de T-Shirts portant les slogans tels que «Same Same but Different», «Free Tibet», ou les logos de grandes marques détournés et parodiés: «iPood», «End Racism», «Kill Everyone», etc.

Dans cette grande foire dégriffée, les T-shirts deviennent les porte-drapeaux de revendications. Les vêtements sont le premier moyen de communication en forme de slogans, de formules récriminatoires. Le spectateur est renvoyé à son inconscient collectif: peut-être a–t-il déjà ramené un de ces T-shirts de vacances, peut-être en a-t-il déjà enfilé un, peut-être a-t-il ainsi brandi l’étendard d’un monde plus beau, plus juste, plus noble.
L’exposition de Rirkrit Tiravanija reproduit, réexpose et réutilise des formes extérieures au monde de l’art. Cet art de la postproduction (Nicolas Bourriaud) abolit la distinction traditionnelle entre «production et consommation, création et copie, ready-made et œuvre originale». 

Ce travail autour du T-shirt se décline également sous la forme de dessins à la mine de plomb: les T-shirt Demonstration Drawings. Commandés par Rirkrit Tiravanija et réalisés par de jeunes artistes thaïlandais à partir de photos de presse sur lesquelles figurent des manifestants arborant ces t-shirts-banderoles lors de grèves, d’émeutes, ou de réunions. Le vêtement se fait espace politique, premier degré de la revendication, expression d’une liberté de penser et surtout d’agir.

Orphelins, universels, mondialisés, ces slogans se réfugient dans la demi-réplique d’une utopie sociale, à l’abordage du visiteur. Rirkrit Tiravanija a créé un refuge pour ces phrases esseulées. Un asile qui ne flotte plus, bien ancré dans l’espace social. Un asile qui n’abrite plus de réfugiés mais des insurgés, des révolutionnaires, des utopistes, écolos, égalitaires, antifascistes, réactionnaires, pacifistes. Tous mis dans le même bateau, celui qui aimerait avancer vers d’autres rives, le nouveau monde?

Untitled (asile flottant), 2010. Bois, métal, t-shirts, buste de mannequins, dessins. Dimensions variables