ART | CRITIQUE

Une rhapsodie chinoise

PCéline Delavaux
@03 Jan 2011

L’art brut aurait-il le pouvoir impérialiste de gagner de nouvelles contrées extra-européennes? Après le retentissement de l’art brut japonais récemment présenté à la Halle Saint-Pierre à Paris, c’est au tour de la galerie Christian Berst d’ajouter, avec la Chinoise Guo Fengyi, une nationalité à l’art brut.

À la galerie Christian Berst, une nouvelle exposition s’offre au regard avant même que l’on ait besoin de pousser la porte. Coup d’œil circulaire à travers la belle façade en verrière: de cet «art brut chinois» émanent une douceur et un calme auxquels l’amateur d’art brut (tout court) n’est pas accoutumé. Des dessins légers, tendres et fluides à l’encre sur de longues bandes de papiers de riz: de grandes et discrètes sentinelles, dos au mur, bien en rang cernent la salle d’exposition et l’envahissent d’une présence vibratoire.

Mais il faut s’approcher pour apprécier le travail de Guo Fengyi. Ses dessins sont constitués d’un foisonnement de lignes de couleurs qui restent cependant bien détachées les unes des autres, induisant le sentiment d’une circulation organisée. Chaque trait se termine par un petit mouvement crocheté, ce qui laisse deviner la répétition d’un même geste rapide et sans hésitation. Le caractère compulsif de ce travail produit l’effet de vibration. Cette mécanique du trait répété donne également une sensation d’inachèvement, laisse penser que l’artiste s’absorbe dans la nécessité de la réalisation dans le présent de l’acte de création. Le résultat à venir et le projet de faire œuvre, s’ils ne sont pas absents, sont certainement secondaires.

Ces dessins figurent tous de grands personnages — divinités, empereurs et autres figures légendaires — pour la plupart présentés en double, tête bêche, comme sur des cartes de tarot. Ni bras ni jambes: la partie inférieure du corps disparaît comme une queue de sirène. L’important, c’est la tête, l’esprit… Des lettres, des signes apparaissent parfois autour des figures, ce qui ajoute à l’idée d’une signification cachée et d’une fonction secrète de ces dessins. Guo Fengyi dessine, pour la visualiser, l’énergie vitale des corps. Elle travaille à partir d’un creuset de connaissances hétéroclites: la mythologie, l’astrologie, la géomancie, la médecine traditionnelle chinoise…

Au-delà de la distance culturelle qui nous sépare d’une artiste chinoise, la manière de Guo Fengyi ajoute à cet écart. C’est dans cette faille que se situe le «brut». On peut penser à des œuvres européennes appartenant au désormais dit «art brut historique»: les dessins médiumniques et les broderies de Jeanne Tripier ou de Madge Gill…

Si l’art brut n’est pas un mouvement artistique, et ne fonctionne pas comme catégorie, il existe pourtant des critères de distinction, des caractérisques communes que Jean Dubuffet relevait dès les années 1950 à propos des «auteurs d’art brut».
Guo Fengyi n’a jamais appris à dessiner. Elle entame sa pratique artistique à l’âge de la retraite — prématurée dans son cas, pour des raisons de santé. Sans qu’il soit apparemment dans son projet de faire œuvre, mais plutôt de répondre à une nécessité spirituelle et toute personnelle. Du point de vue occidental, son art est «brut», alors qu’elle a récemment été présentée en Corée du sud à une biennale d’«art contemporain»…

Quel est l’enjeu ici de cette appellation «brut»? Aujourd’hui que l’art brut a fait une incontestable entrée sur le marché de l’art, le «brut» devient un label… Il est aussi l’occasion de prêter attention à des créateurs ignorés, en Chine avec Guo Fengyi, comme ailleurs. De découvrir, apprécier, et protéger leurs œuvres.

Le concept d’«art brut» permet d’ouvrir notre regard à des productions que nous n’aurions pas considérées comme «artistiques», d’élargir le champ de l’art et d’en perturber les frontières. L’art brut permet de continuer à penser l’art, là où il nous échappe.