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Une autre politique pour un autre 104

PAndré Rouillé

Le 104, cet imposant «établissement culturel de la Ville de Paris», a été confronté dès sa conception à l'immense défi d'avoir à inventer un rapport vivant à la culture dans l'enceinte même d'un bâtiment, celui des anciennes Pompes funèbres, qui avait longtemps eu affaire avec la mort. Comment insuffler de la vie, initier des devenirs, dans un lieu imprégné par la mort? Affronter cette impossibilité de remonter de la mort vers la vie, d'inventer là de nouvelles manières de voir, de dire et de faire des images et des choses, et de tisser des liens inédits avec les populations du quartier; puiser dans cette somme de négativités l'énergie qui donnerait naissance à un nouveau type d'établissement culturel pour le XXIe siècle; telle était la gageure du 104.

Le 104, cet imposant «établissement culturel de la Ville de Paris», a été confronté dès sa conception à l’immense défi d’avoir à inventer un rapport vivant à la culture dans l’enceinte même d’un bâtiment, celui des anciennes Pompes funèbres, qui avait longtemps eu affaire avec la mort. Comment insuffler de la vie, initier des devenirs, dans un lieu imprégné par la mort? Affronter cette impossibilité de remonter de la mort vers la vie, d’inventer là de nouvelles manières de voir, de dire et de faire des images et des choses, et de tisser des liens inédits avec les populations du quartier; puiser dans cette somme de négativités l’énergie qui donnerait naissance à un nouveau type d’établissement culturel pour le XXIe siècle; telle était la gageure du 104.

La Mairie socialiste de Paris a eu le mérite d’accueillir ce projet et de lui donner forme en investissant massivement dans la réhabilitation architecturale du lieu, dans la maintenance d’un bâtiment de près de 40000 mètres-carrés, dans le recrutement d’un binôme de directeurs. Elle est encore partie prenante de cette utopie réelle de tracer de nouveaux rapports à l’art, aux œuvres et à la culture en contribuant à hauteur de 8 millions au budget annuel de 12 millions d’euros.
Mais la tâche est à l’évidence plus vaste encore, et plus ardue, peut-être faute d’un projet adapté à la situation; assurément à cause des responsables en charge du projet à la Ville de Paris qui ne semblent pas avoir su intervenir de façon adaptée aux conditions de sa réussite.

La tentative de convertir les Pompes funèbres en «établissement culturel», qui a mobilisé des sommes énormes d’argent public, a échoué après quelques mois seulement. Alors qu’il devait revivifier l’est de la capitale, Le 104, tel un Titanic culturel, git naufragé aux lointains fonds du XIXe arrondissement: sans ses deux directeurs, qui ont démissionné; sans le public, qui n’est jamais vraiment venu; sans les habitants du quartier, que rien n’a jamais incité à faire corps avec le lieu. Le vide abyssal de l’établissement n’est guère occupé que par un très présent, et très coûteux, service d’ordre (privé).

Aux frais des contribuables, Le 104 s’est ainsi transformé en symbole d’une politique culturelle profondément antidémocratique. Faute d’avoir su organiser un large débat citoyen sur les missions du 104, les responsables de la Ville ont été, et sont toujours, incapables de recueillir les attentes des artistes, de la population, des différents acteurs et partenaires du lieu, et impuissants à mobiliser les énergies et les compétences.

Au lieu de débats démocratiques; au lieu de la dynamique, de l’intelligence et de la créativité des élaborations collectives; au lieu d’impliquer les citoyens dans la conception même du 104; au lieu de la transparence, donc, les responsables de la Ville – c’est un comble pour une municipalité socialiste – choisissent toujours et obstinément les tractations et les décisions prises, loin des réalités, dans le secret des cabinets par un petit cénacle de «responsables», en fonction d’intérêts souvent assez obscurs pour ne pas être vraiment ceux du peuple. Au risque d’énormes ratages, comme celui du 104.

L’échec actuel du 104, c’est l’échec d’une conception archaïque et autiste de la politique, c’est l’échec de Christophe Girard (maire adjoint chargé de la culture), c’est la preuve douloureuse d’une totale mécompréhension des attentes de concertation, de dialogue, de débats, que manifestent les citoyens fatigués devant le spectacle d’élus qui gaspillent l’argent public, trahissent leurs engagements, et galvaudent les plus beaux espoirs.

Parce que Le 104 n’est pas un projet comme les autres; parce que résonne en lui la mort, jusque dans ses murs et son architecture, jusque dans l’odeur qui émane en sous-sol des anciennes écuries des attelages de corbillards; parce qu’alentour règne l’exclusion et l’urgence sociales; parce que l’est parisien est lourd d’importants enjeux urbains; pour toutes ces raisons, Le 104 et son échec (provisoire, espérons-le) défient les protocoles de la gestion bureaucratique et politicienne ordinaire, et acquièrent un fort pouvoir de vérité sur les modes de gouvernance de la culture à la ville de Paris.

Le 104, ce n’est pas tout à fait «Paris Plage» et «Nuit blanche». On est loin du décor d’opérette d’un Paris transformé en station balnéaire, dans lequel les Parisiens sont transformés à leur insu en figurants supposés insouciants et heureux de pouvoir jouir du soleil et de la (presque) mer que la municipalité leur apporte comme par magie périodiquement à domicile…
Il ne suffit pas, non plus, d’agiter comme à l’occasion de chaque «Nuit blanche» quelques formules lénifiantes sur cette magie, encore, qui naît au contact des œuvres et de la ville nocturne. Car la «Nuit blanche», telle qu’elle est actuellement conçue, est une programmation molle et redondante, à bout de souffle, qui instrumentalise l’art et le met en spectacle plus qu’elle ne le sert, le promeut, ou le fait découvrir.

Au 104, le divertissement, les paillettes, le kitsch, fussent-ils d’obédience «socialiste», ça ne passe pas comme ça. Faire de l’art un spectacle, préférer les frivolités et mondanités aux logiques du sens, cela achoppe, au 104, sur la dure réalité du lieu, de son passé, de son architecture, de son éloignement géographique dans la ville, et de son environnement social.

Pour affronter cette réalité exigeante et complexe du 104, il faut une autre approche de la culture, une autre énergie à la défendre, une autre politique que celles de Christophe Girard qui godille entre le management de LVMH, les groupes Verts puis Socialiste du conseil de Paris, et ses rêves d’être nommé ministre de la Culture du gouvernement… Fillon (on lira à cet égard l’hallucinante interview qu’il a donnée au Journal du dimanche du 17 mai 2009, à la veille des élections européennes).

En réponse à la vacance des lieux, et constatant que «les promesses du 104 sont en déroute», la rédaction de la revue Mouvement proclame à juste titre qu’«Un autre 104 est possible». Passant à l’action, elle invite depuis le 1er avril à occuper avec elle le lieu sans en contraindre le fonctionnement, sans en troubler la programmation.
En attendant le mois de juin qu’une nouvelle direction prenne les commandes seront là accueillis «tous ceux qui par la pensée et les actes contribueront à dessiner, voire construire, un autre 104», et esquisser peut-être une autre politique pour une autre conception de la culture et du monde.

André Rouillé.

L’image accompagnant l’éditorial n’est aucunement l’illustration du texte. Ni l’artiste, ni le photographe de l’œuvre, ni la galerie ne sont associés à son contenu.

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