ART | CRITIQUE

Un Nouveau Festival

PMuriel Denet
@25 Fév 2011

La deuxième édition du Nouveau Festival bat son plein au Centre Pompidou. Perpétuant le principe inaugural de la pluridisciplinarité et d’une programmation de projections, spectacles et conférences, chaque jour renouvelée, cette nouvelle édition s’est cependant rétractée autour de trois figures artistiques, qui chacune occupe un espace bien défini.

Le foisonnement des propositions et la dissémination dans les espaces du Centre et hors Centre, qui faisaient la richesse du Nouveau Festival de 2009, cède le pas à un effet de cloisonnement inattendu, et de hiérarchisation peu conforme aux principes initiaux.

La guest star est assurément Michel Gondry, réalisateur créatif et talentueux de spots publicitaires et de clips musicaux, qui ont renouvelé le genre, mais aussi d’une œuvre cinématographique plus autobiographique, souvent poétique et loufoque, toujours virtuose et bricolée.
Une large rétrospective permet de voir ou revoir tous les aspects de sa production ; une carte blanche au réalisateur propose une programmation de films non américains, peu diffusés (Two Friends, de Jane Campion) ou très commerciaux (Hibernatus d’Edouard Molinaro), qui ont nourri l’imaginaire de l’artiste ; enfin, une installation met en pratique l’idée, fictionnalisée dans Be Kind, Rewind, et déjà expérimentée grandeur nature à New York et Sao Paulo, de la création de communautés éphémères par le cinéma.

Tel est le principe de l’Usine de films amateurs, qui occupe les 1500 m2 de la Galerie sud, avec une palette de décors, du terrain vague à la chambre à coucher, du camping au café, ouverts sur la rue parisienne par les baies vitrées de la galerie, et des dispositifs de trucages, datant de l’ère ante numérique du cinéma de studio.
Par groupe d’une dizaine de participants, les amateurs suivent le protocole de production mis au point par Gondry, qui commence par le choix du genre cinématographique, et se termine par un tournage-montage, dans l’ordre chronologique et en une seule prise, pour réaliser un film en trois heures.

Une production participative et démocratique dont la finalité n’est pas le film lui-même, qui d’ailleurs ne sera pas diffusé, mais les relations qu’elle crée, le plaisir, voire l’hilarité, partagés. L’ambition n’est autre que le jeu et le divertissement. Si ces catégories sont largement dévaluées dans le monde de l’art, elles sont au cœur de l’industrie de l’entertainment, auxquelles Gondry a voulu apporter, peut-être en guise de rédemption, une touche artisanale et participative, so french.

L’Espace 315, qui jouxte la Galerie sud, accueille une plateforme imaginée par l’artiste allemand Christoph Keller, dédiée à l’Æther, et aux états modifiés. Il s’agit d’une invitation à interroger la relation ambivalente des sciences et des arts.
Le point d’entrée en est le tournant du siècle dernier, un moment où la modernité se soumet à la rationalité de la science, et, selon l’hypothèse de Christoph Keller, où l’art prend en charge l’irrationnel ainsi délaissé. Un accrochage serré d’œuvres à la tonalité monochrome, principalement bidimensionnelles, sur des cimaises noires qui évoquent plus le cabinet de curiosités que la galerie d’art, une demi douzaine de vidéos dont les sujets tournent autour de phénomènes paranormaux, réels ou imaginaires, et un petit amphithéâtre pour accueillir projections et interventions croisées d’artistes, scientifiques, historiens, etc., composent le dispositif. Les œuvres convoquées, choisies dans les réserves du Musée, pointent, au milieu des pastels, peintures et dessins, la photographie comme le médium de la modernité.

Mécanique et chimique, elle est exploitée comme un champ d’expérimentation, non pas tant pour reproduire le visible, que pour rendre visible ce qui échappe à la perception physique. Sous les volutes de l’éther au néon tremblé de Claude Lévêque, se succèdent des œuvres d’Étienne Léopold Trouvelot, mi scientifique mi artiste de la fin du XIXe siècle, qui reproduisait en pastel léché ses observations astronomiques, mais captait aussi photographiquement les motifs surprenants, et invisibles, d’étincelles électriques, qu’André Breton, dans le Minotaure n°5 de 1934, associera aux fulgurances de l’écriture automatique, des études aérodynamiques de Marey, des photogrammes de Man Ray, Moholy Nagy et Aneliese Hager, La Nébuleuse, de Raoul Ubac, un agrandissement photographique vain d’une pierre chamanique, par Joachim Koerster, qui ne révèle rien de son pouvoir, etc.
Pour terminer, faisant écho aux pastels cosmiques de Trouvelot, l’épure transparente, ouverte sur l’infini, d’un tableau photographique de Thomas Ruff (Etoile, 18h12/40°, 1990).

Chimie et alchimie, sciences et ésotérisme, rationalité documentaire et surréalisme sont donc étroitement mêlés. Sans oublier que L’éther était en vente libre (Jean-Louis Brau) et susceptible, comme d’autres substances, de produire des Etats modifiés (Louise Bourgeois), de L’Extase (Brassaï), ou des hallucinations mescaliniennes (Michaux).
Un entre-maillage riche et «magnétique entre choses de mondes différents», mais qui paraît quelque peu obsolète pour qui veut questionner les relations entre art et science d’aujourd’hui, même à user de l’Æther comme «d’une métaphore de l’inconnu».

Le troisième intervenant est le conférencier-performeur belge Eric Duyckaerts, invité à nous emporter dans ses élucubrations acrobatiques à la suite de Wodehouse, un auteur britannique à succès, lui-même expert dans le registre des intrigues à circonvolutions alambiquées. Comme s’il revenait au talent indéniable du seul Duyckaerts, relégué dans le Forum, de pallier l’absence d’une programmation théâtre-performance, comme celle qui avait illuminé l’Espace 315 en 2009.

A tout cela, rajouter un Cloudbuster, installé sur le toit du Centre, par Keller, sur le modèle mis au point par le psychanalyste Wilhelm Reich, des conférences sur les États seconds, et sur l’art à la lumière de l’uchronie et de la science fiction (Futur antérieur, par Arnauld Pierre).

Au-delà des correspondances et contagions possibles, domine tout de même l’impression d’une juxtaposition de propositions, plus que d’une programmation proliférante, pour un Festival dont la durée s’est elle aussi rétractée, passant de cinq à trois semaines. Moins ambitieux, sans doute pourvu d’un budget moindre, moins en prise directe sur le monde aussi, mais qu’à cela ne tienne, ce nouveau Nouveau Festival reste stimulant, fourmillant de curiosités, largement ouvert, et (quasi) gratuit.