ART | CRITIQUE

Twist Again

PMaïa de Martrin
@12 Jan 2008

«Attention, peinture fraîche!». Comme l’indiquent les peintures de Joffrey Ferry, exposées pour la première fois à la galerie Baumet Sultana, nous sommes au milieu d’un chantier en construction, entourés d’ouvriers en plein travail et représentés à taille humaine.

La galerie Baumet-Sultana nous fait découvrir une série de toiles débutée en 2005, sur le lieu d’habitation du peintre: Marseille. Les galeristes Stéphane Baumet et Guillaume Sultana sont ouverts depuis moins d’un an. «En tant que jeune galerie, on s’intéresse à tout, mais on reste beaucoup plus sensible à la touche, au dessin et à la peinture… Le travail de Joffrey nous a plu immédiatement.»
Pour cet artiste musicien, actif sur la scène électronique française, «Twist Again» était un titre d’exposition idéal parce qu’il avait ce côté populaire de la chanson, cet aspect dansant de tous ces travailleurs en mouvement, comme placés dans un ballet chorégraphié et ce côté complètement paradoxal lié au temps de travail représenté par le bruit des pelleteuses, des grues. Le titre apporte un caractère un peu énigmatique à l’exposition…»

Après la série des «New Romantic» en 2005, «une peinture très baroque, empruntée au cinéma de Dario Argento, avec l’idée de construire une fiction peinte et dessinée autour des personnages» tout droit sortis de revues de mode branchées, voici donc une série à la touche picturale plus large, où l’artiste se lâche davantage. A l’occasion de sa cinquième exposition personnelle, Joffrey Ferry précise que ce qui l’intéressait, «c’était de montrer des gens qui construisent des immeubles et qu’on ne regarde pas, on oublie leur présence au profit des bâtiments».

Joffrey Ferry tente ainsi de se réapproprier des lieux, souvent désertés ou jugés inintéressants, en leur conférant une représentation esthétique: architectures, bretelles d’autoroutes, carrefours, stations-services, échangeurs, tout y passe et toujours au pinceau, dans un rendu particulièrement réaliste.
«J’avais déjà réalisé une série de sept toiles intitulée «Crash», sur le thème de la vitesse, avec des voitures accidentées. Pour cette exposition, j’avais envie de marquer un ralentissement, en proposant un autre parcours à travers la ville, l’idée de passer au stade piétons, de capter ces gens qui travaillent, qui font tout pour ne pas se faire remarquer et avec qui finalement un travail presque sociologique s’opère. J’ai pris le soin d’aller leur parler avant chaque prise de vue et je me suis confronté à toutes sortes d’anecdotes amusantes. Mon travail s’est bâti sur une forme de complicité…»

L’artiste dépeint son environnement à la manière d’un narrateur des temps modernes. Outre le style actuel et vif, tranché dans des couleurs vives sur un fond laissé volontairement vierge, il y a une volonté de respecter la tradition picturale: référence faite aux néo-réalistes, brillamment illustré chez Caillebotte en 1875, qui déjà peignait Les Raboteurs de parquets sur leur lieu de travail.

Techniquement, on reste dans un style très contemporain nourri d’acrylique à la touche large, à l’esprit dépouillé. Paradoxalement, Joffrey Ferry insiste sur la gestuelle, la profondeur d’un regard, un souffle, une respiration, tandis que les contours du personnage demeurent flous, se noient dans le blanc immaculé de la toile… Les silhouettes en découpe font ainsi la part belle aux couleurs flashy des vêtements, au cadrage cinématographique, à la manière très contemporaine de figer l’action dans le temps.

Les grands formats de Joffrey Ferry sont des toiles qui marquent durablement par leur impact. «Twist Again» rend hommage à ces hommes anonymes, inscrits dans notre mémoire collective. Au fond, c’est bien d’identité dont il est question.
Il s’en dégage un témoignage émouvant sur notre quotidien, mais aussi une réflexion poétique sinon esthétique sur la condition humaine. Une autre série liée aux corps de métier devrait peut-être voir le jour…

Joffrey Ferry
— Série «Twist Again», 2005-2006. Acrylique sur toile. 179 x 135 cm.