DANSE

Travelogue I – Twenty to Eight

20 Mai - 24 Mai 2008

Première partie d’une trilogie culte, Travelogue I – Twenty to Eight casse la gangue aveugle des habitudes pour en cerner le sens caché et questionner ces «choses communes» : essayer de dire ce que nous sommes.

Communiqué de presse
Sasha Waltz
Travelogue I – Twenty to Eight

Horaire : 20h30

— Date de création
: 1993
— Direction et conception : Sasha Waltz
— Musique : Tristan Honsinger Quintett
— Lumières : André Pronk
— Chorégraphié et dansé par Sasha Waltz, Maria Marta Colusi, Nasser Martin-Gousset, Edivaldo Ernesto, Ákos Hargitay, Davide Camplani, Takako Suzuki, Mamajeang Kim, Charlotte Zerbey, Florencia Lamarca sur un air de tango

Twenty to Eight… Huit heures moins vingt. C’est là, dans l’entrebâillement blafard d’un soupir qui prélude aux lueurs du soir, là qu’ils surgissent, indécis, momentanément abandonnés. Ils sont cinq. Deux hommes, trois femmes. À l’âge où le temps a déjà écorché les innocences d’enfance, où les cahots ont un peu ébréché les utopies. Mais pas encore usé l’impatience ni l’appétit. Cinq colocataires donc, à partager le quotidien, serrés dans les crocs du petit bonheur la chance, autour de la table de la cuisine. Comme toujours, c’est ici qu’ils finissent par se retrouver, ici que se livre l’âpre bataille de l’existence aux prises avec la banalité routinière, entre claquements de portes, mesquineries ménagères et luttes voraces autour du frigo. Sous la sobre nappe blanche des convenances se jouent à couteau tiré le petit manège des convoitises et les règlements de comptes soigneusement additionnés sur le tableau noir des huis clos familiaux. On se bagarre pour un quignon de pain, on s’attrape, s’agite… histoire de tromper l’errance insomniaque des rêves laissés. Dans le raffut nerveux de la petite mécanique des jours, le désir court à fleur de peau et frappe au cœur. Deux solitudes désœuvrées tentent quelques pas ensemble, s’effleurent, s’entrelacent et se lassent… le temps d’un tango éruptif et sensuel.

En 1993, Sasha Waltz, trente ans, débarquait sur la scène chorégraphique avec ce Travelogue I – Twenty to eight, première partie d’une trilogie culte et acte fondateur d’une démarche qui l’imposa vite comme nouvelle figure de la post-danse-théâtre. Soit une danse taillée à vif dans la litanie des rituels sociaux, qui ne craint pas d’en découdre avec la triviale réalité ni de fouiller derrière le décor pour éclairer à blanc les convulsions de notre époque. Le regard incisif, mâtiné d’ironie drolatique, la chorégraphe allemande arpente les territoires du réel, observe ses congénères et scrute ses souvenirs avec la lucidité cruelle d’une entomologiste. De ces fragments prélevés dans l’anodin des comportements, elle tire la fresque acerbe et cocasse d’une humanité fragile, où le corps trahit la brutalité de l’existence et la prégnance des schèmes sociétaux. Où l’indicible s’échappe des menues attitudes, comme par inadvertance. «Twenty to eight représente une étape majeure de mon parcours artistique. Ce fut la première pièce que je créais à Berlin, la première aussi financée par des partenaires, raconte-t-elle. Elle a marqué la reconnaissance de mon travail.»

«Je voulais montrer la beauté des choses ordinaires, qui est là et que nous ne voyons plus. Je me suis concentrée sur les détails et la subtilité de la gestuelle et de l’action pour créer un tableau complexe et rythmique de notre temps. Les clichés et les stéréotypes transforment les personnages en caricatures d’eux-mêmes», poursuit-elle. Tics et manies, réflexes et gestes, esquives et offensives, habitudes et incertitudes… composent les éléments d’un vocabulaire ensuite distordu, décalé, poussé jusqu’à l’absurde à force de répétition et détournement.

Frottant humour grinçant, rythmique expressionniste du cinéma muet et violence exaspérée, les cinq locataires éreintent cette rhétorique de la gestique familière comme pour en extirper la vérité crue. Peu à peu, la maisonnée bascule dans un monde surréaliste où le burlesque le dispute à l’émotion, les fièvres nocturnes aux frustrations muettes. «Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire? Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est notre vie? Où est notre corps? Où est notre espace?» demandait Georges Perec…