DANSE

Transcorporation

PJessy Ducreux
@01 Oct 2010

Olivier Goulet emploie le latex et le polyuréthane pour la création de pièces aux abords de la mutation. La vulnérabilité du genre humain est patente, l’intimité putrescible, l’ego entravé: invitation à faire peau neuve à la suite d’une mue salvatrice. Don de soi au nom de l’art.

L’homme est évoqué — synthétique — telle une bête de laboratoire, de l’ingénierie génétique au libéralisme sans bornes et — organique — élément d’une matière flasque, gluante, aqueuse, porteuse des germes d’un monde en devenir, préformé; à contre courant de L’Human profil 8, seul dessin à la mine de plomb, de la silhouette d’un homme atomisé, grains de matière insécable et indivisible sans leurs électrons. L’anticipation est à l’œuvre sur fond d’une malveillance pointée du doigt.

Vue sur la collection «SkinBag», qui a l’originalité de se concevoir à partir d’une imitation de la peau pour «une mode sensuelle et sans complaisance». Les coloris sont au choix: red, white, black, dark. Les boutiques le sont aussi: sacs, accessoires, survêtements. La fermeture tient sans couture. La matière est visiblement striée, douce et légère au toucher, garantie sous tests dermatologiques, sans risques d’allergie, ainsi s’ensuivent les arguments de vente dignes d’une ligne de cosmétiques.
La peau devient un support à la beauté, fondamentalement esthétique. Mais reproductible à souhait, elle perd de son aura, effet cohérent de la traque supposée mettre à mal le sujet face à sa physicalité animale.

Olivier Goulet montre à quel point notre enveloppe corporelle est une paroi endogène et exogène à la jonction de l’être, réversible et interchangeable. Ce faisant étoffe, nous sommes dénudés, la chair à vif: vision viscérale qui altère la conscience de soi.

Cette emprise sur l’ego arrive aussi avec Trophée de chasse humain du Dr Remi Salmon, moulage d’une personne qui existe bel et bien. Le plâtre épouse les lignes du visage, de manière à mieux décrypter qui se cache derrière le masque, intention de psychomorphe, ou déclinaison du Mian Xiang, sorte de chiromancie du faciès.
L’expérience est surnaturelle, suppose la suspension du temps, accapare le participant, immobilisé, dépris de lui-même, soumis à des sensations de morbidité, progressivement enfermé sous ce cataplasme. Funeste destin! Son buste sort du mur, la boîte crânienne ouverte au grand jour rattachée par des tubes à Transcorporation (installation, matériaux divers), d’où se libère le flux vital et numérique d’un programme en cours, avec à son point culminant une sorte de cerveau ecchymosé en pleine émulsion sous une capsule de verre.

Il faut descendre d’un étage pour saisir le transfert entre les deux. Autour, des dessins ressemblent aux plans d’un pacte civil à l’instar de l’organique, pas encore déterminé. Est-ce à dire que nous restons libres, maîtres et possesseurs de la nature?
La réponse se cache peut-être dans De natura Rerum (crayon et aquarelle sur papier, 280 x 150 cm)… Il s’agit d’un arbre dont les fruits sont des cerveaux issus des testicules, glandes génitales mâles semblant de l’être car homomorphes d’une aubergine, d’une figue, l’apparence est trompeuse.
Pourtant un autre homme est sondé à travers la symbolique de l’arbre: post-humain. Effigie du pouvoir sur la sellette, prétendument exposé à une autre culture, de son étymologie agraire, où la nature revient au galop, chassant les superstitions du pêché originel, qu’aurait semées la parole divine. Disons que vole au loin l’imagerie du jardin d’Eden dans la configuration d’une reprise à zéro. L’Occident et ses récits eschatologiques en pâture, la nature fomente, tandis que l’homme déchoit. Liberté chérie, excusez le zèle vaniteux de se croire l’alter ego des dieux.

Qu’aurait, l’homme, à se reprocher? Ne mérite-t-il pas son Salut? Songe d’une ataraxie idéale. Il faut longer le séjour, quelque part, aménagé façon SB (Skin Bag) avec rideau, pouf, dessins encadrés et œuvre de taxidermie, pour atteindre une autre pièce, maintenue en toute discrétion, où se déploie le noyau dure, réactif, entre les turbulences de la gestation, Skin Flag (peau humaine synthétique, 120 x 80 cm) «Territoire corporel de l’humain/Ma peau est mon drapeau» en rapport avec les relations conflictuelles d’une humanité décousue. Donnant à regarder une suite de drapeaux confectionnés à partir d’une peau humaine synthétique: SF (SkinFlag)-France, SF-USA, SF-Arabie.
Les États-nations ont porté haut et fort leurs couleurs vives et chatoyantes, suscitant l’adhésion patriotique, mémoire d’une période historique quand s’élaboraient les tenants d’une identité collective. Le peuple avait droit à son référendum, bizarrement les discours étaient beaux, remplis d’espoir et d’amour envers son prochain, ils contrebalançaient la figure du martyr, du soldat inconnu «deux trous rouges au côté droit», en somme la guerre et sa sémantique glaciale.

SF-Pax utopia invite à considérer l’obsolescence du drapeau, symbole pour lequel on se bat, extension de fils, de sang et d’idées — de la peau et de soi. La ferveur n’y est plus, s’estompe au gré de «la virtualité organique», réclamant «la nécessité de l’interaction et de l’interdépendance de l’individuel et du collectif», selon les contingents d’une identité fondée sur la supériorité d’une civilisation.

L’aspect clinique de l’exposition d’Olivier Goulet revêt le malaise de l’aseptisation, de la contribution hygiéniste à modifier l’homme en artéfact, soumis à de sombres influences. Faire don de soi au nom de l’art ne consiste pas à tomber dans la gueule du loup, mais plutôt à revoir notre aptitude à l’empathie.
Le vernissage était accompagné d’une performance A vie, une femme vêtue d’une SB-Burqua, au cours de l’exposition une autre performance Baisers protégés est prévue le 9 octobre 2010, à 18h00.

— Olivier Goulet, Transcorporation, 2009-2010. Technique mixte. 150 x 80 x 80 cm
— Olivier Goulet, Trophée de chasse humain du Dr Rémi Salmon, TCH. 1996-2007
— Olivier Goulet, Human profil 8, 2008-2010. Crayon sur papier. 218 x 150 cm
— Olivier Goulet, De Natura rerum, 2009. Crayon et aquarelle sur papier. 280 x 150 cm
— Olivier Goulet, Skin Flag, 2004-2005. Peau humaine synthétique. 120 x 80 cm
— Olivier Goulet, Skin Bag, 2000. SB, collection démarrée en 2000, marque déposée en international en 2002