ART | CRITIQUE

Traces

PElisa Fedeli
@16 Mar 2011

Le cinéaste israélien Amos Gitaï se mesure à son tour à l'architecture brute et amère du sous-sol du Palais de Tokyo. La force de son exposition «Traces», inspirée de la mémoire des lieux, réside dans son engagement politique. Elle est une invitation à la vigilance, à «l'indignation» diraient certains.

L’histoire du site du Palais de Tokyo a retenu toute l’attention du cinéaste israélien Amos Gitaï, comme c’était déjà le cas pour une autre artiste invitée à exposer avant lui dans ce lieu, Laëtitia Badaut-Haussmann. Difficile en effet d’ignorer la mémoire des lieux: ancien camp de tri sous l’Occupation, où les nazis stockaient les meubles qu’ils avaient spoliés dans les appartements des familles juives de Paris, l’architecture du Palais de Tokyo est en effet hantée par un moment traumatique de l’Histoire collective. Alors que Laëtitia Badaut-Haussmann avait choisi de réactiver une célèbre composition musicale du Juif György Ligeti, Amos Gitaï présente plusieurs extraits de ses films ayant trait à l’histoire du nazisme.

Dès l’entrée de l’exposition, un ensemble d’archives permet de cerner l’identité et le destin d’un individu ballotté par l’Histoire, Munio Weinraub qui est en fait le père de l’artiste et la source d’inspiration de son prochain film, Lullaby For My Father dont des extraits totalement inédits sont présentés ici.

Ces archives, «traces» fragmentaires d’une existence, informent du passage de Munio Weinraub au Bauhaus, où il était l’assistant de Mies van der Rohe avant que cette école ne soit fermée de force par les nazis en 1933. Elles regroupent aussi les décrets du tribunal de Francfort, qui accusa Munio Weinraub de communisme et de trahison du peuple allemand, avant de l’expulser.

Le parcours se poursuit par une descente aux enfers où l’on est assailli de toutes parts par les sons et les images de six écrans monumentaux. Dans ce melting pot, on croise notamment un plan fixe sur une violoniste occupée à une sonate triste; un tableau vivant inspiré par les peintures de Kirchner où des femmes de la haute société, grimées comme des marionnettes, prennent des poses arrogantes; les pleurs de l’actrice Natalie Portman; un long travelling sur le stade de Nuremberg dessiné par Albert Speer pour magnifier les harangues du Führer; et, enfin, des scènes du procès de Munio Weinraub.
Au visiteur de faire le montage de ces bribes de récits, où la petite histoire est rattrapée par la grande.

La dernière projection est un coup de poignard. On y découvre le succès d’une campagne électorale contemporaine, celle de la petite-fille du Duce, Alessandra Mussolini. Quand on apprend qu’elle a remporté à Naples 47% des suffrages, cela fait froid dans le dos… Et une évidence nous saute alors à la gorge: aujourd’hui, la xénophobie a encore droit de cité. Comment se peut-il que la violence de l’Histoire n’ait pas fait œuvre de leçon?

La force de l’installation d’Amos Gitaï ne réside pas tant dans une relecture de la mémoire des lieux que dans son engagement politique. Elle est une invitation à la vigilance, à «l’indignation» diraient certains. Un bel exemple de la puissance de l’art, qui sait mettre le présent à l’épreuve.

— Amos Gitaï, Dans la vallée de la Wupper, 1993. Film
— Amos Gitaï, Carmel, 2009. Film
— Amos Gitaï, Roses à crédit, 2010. Film
— Amos Gitaï, Free Zone, 2005. Film