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Toxic

Tintin n’a jamais baigné dans la culture underground. C’est dommage, il aurait pu croiser son double, Doug, un garçon attachant, un peu timide, un peu photographe et poète, très inspiré par William Burroughs.
Doug est le personnage central de Toxic, la nouvelle bande dessinée de Charles Burns. Une histoire qui s’articule en deux tomes et dont il livre le premier volet cette année pour l’édition française.

Burns n’improvise rien. Ses albums sont toujours le fruit d’un long travail graphique et narratif. Black Hole, sa précédente série a germé pendant dix ans et douze épisodes. Toxic, X’ed out en anglais, a occupé l’Américiain dès 2006. Mais à vrai dire, les éléments qui constituent le coeur de Toxic s’observent dans son travail depuis plus longtemps. Et ce qui irrigue son oeuvre, c’est la quête perpétuelle de l’identité adolescente, la maladie qui ronge les corps et les âmes, la mort et les mondes parallèles qui affleurent à la surface du vivant.

Le jeune Doug n’échappe donc pas à cette obscure réalité. En peignoire et pyjama, un pansement sur la tête, visiblement à peine remis d’une opération cérébrale, le voilà dès l’ouverture victime de ses hallucinations. Inky, son chat défunt, l’entraîne à travers les murs de sa chambre dans un outre-monde hostile peuplé de personnages hybrides. Des hommes à corps de grenouille, d’autres à la peau purulente, des cuisiniers cyclopes et un petit Bouddha sarcastique ponctuent sa déambulation maladroite.
A cette étrange fantasmagorie, s’entremêlent deux autres récits. Un passé récent dans lequel on retrouve le père de Doug en homme solitaire et fatigué puis Sarah, son amour et âme sœur qui s’inflige des séances SM pour ses autoportraits photos. Face à cela son présent, captif des deux autres récits, habité par des peurs et un profond état léthargique.

Doug passe de l’un à l’autre, sans aucune maîtrise, comme s’il était spectateur de sa propre existence. Plus il se perd dans ces entrelacs mnésiques, plus Charles Burns se délecte de la confusion. Jusqu’à installer une sinuosité complexe: Burns multiplie les allers-retours à l’intérieur de la narration et glisse des énigmes visuelles comme autant d’entêtantes récurrences (un interphone, un fœtus animal, une mère apparaissant en filigrane, …) coupant court ainsi à la pesanteur d’un récit monolithique.

Si chaque planche ajoute une pièce au mécanisme qui, on s’en doute, s’ébranlera plus tard, il n’empêche que le décor est bien en place. Les citations aussi. Dans ses hallucinations, Doug se mue en double de Tintin. Et lorsqu’il revit son passé, c’est aux personnages de MacLachlan chez David Lynch qu’il ressemble. Et puis il y a le cher panthéon de Burns: Hergé revient souvent par des instantanés empruntés à l’Etoile mystérieuse, tout comme William Burroughs à qui l’auteur emprunte les rues de Tanger, la ville de ses dernières années.

C’est peut-être ici que réside une partie du génie de fabrication de Charles Burns. Dans sa faculté à nous suspendre au fil d’une narration extra-terrestre tout en maintenant le contact avec le connu. Cette petite musique aux états contradictoires, à la fois rassurante, inquiétante, totalement surréaliste et pourtant si vivante, si ténue forme sans aucun doute la grande réussite du premier volet de Toxic. La suite n’en sera que plus palpitante…

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