ART | CRITIQUE

Tourist

PCéline Piettre
@25 Jan 2008

Conformément à sa réputation de touche-à-tout, Alexia Turlin devient la scénographe de ses propres œuvres, à l’initiative de Jean-Max Collard. Une occasion pour elle de faire découvrir le travail d’autres artistes suisses, complices de ses extravagances bucoliques et dépaysantes.

Il faut le pied alerte et l’œil intrépide pour parcourir l’exposition Tourist. Le goût des paysages et des rencontres. L’attrait de l’insolite.
Tout nous incite au vagabondage, de la route sinueuse de Didier Rittener — empruntée à la première scène du film Shinning de Stanley Kubrick— au Wallpainting d’Alexia Turlin, dont la signalétique impérieuse mime les rayons déclinants du soleil couchant et son incandescence.

Ici, le corps est sollicité autant que le regard, invité à glisser sur un toboggan en inox aux courbes vallonnées, mis à l’épreuve des tremblements de terre ou accueilli moelleusement sur des Cocoon-pouf en laine polaire.
Ici, l’art est évasion et découverte. L’art est expérience.

Il arrive que notre chemin traverse un cours d’eau, pénètre une forêt ou se heurte à de hautes frondaisons montagneuses, transformées pour l’occasion en d’iconiques appliques murales. Qu’il soit explicite ou déguisé, à l’image de ces petites bêtes travesties en tapis de sol : les Betaxias, l’élément naturel y tient une place importante.
Presque tous originaires de Suisse, les artistes ont importé leur paysage, symbole national vecteur d’une idéologie souvent conservatrice, associée à l’idée du beau ou du sublime. Il est vrai que les Alpes, à elles seules, n’ont cessé d’inspirer les peintres épris d’inaccessible et de sommets immaculés, restés vierges de toute présence humaine.

Dans les oeuvres, la même pureté subsiste, mais en apparence seulement.
Les photographies de Nicolas Faure ne sont pas aussi désertiques qu’elles en ont l’air, discrètement peuplées par l’homme ou marquées de son empreinte, comme le prouvent ces amoncellements de cailloux — sorte de totems profanes fabriqués par les randonneurs. Et si la vidéo Swisszen d’Alexia Turlin nous invite à la contemplation d’un petit paradis naturel, elle dissimule une vie grouillante, bruyante, où le souffle du vent se mêle au ronronnement des moteurs et au va et vient (présumés) des techniciens.

Dans la nature, impossible d’écarter l’homme…
L’image d’Épinal d’une Suisse préservée des fureurs de la vie moderne ne survit pas à l’acuité des artistes, dont le travail est un hommage, certes, mais un hommage lucide.

Complexe, versatile, habité, le paysage se décline au pluriel, se vit plus qu’il ne se regarde. L’exposition Tourist prêche un tourisme éclairé et curieux —imaginatif ! — qui contourne les circuits balisés par la consommation de masse.
Le parti pris est clair, l’ambiance ludique et participative, l’esprit taquin. Le road movie s’annonce aussi libre qu’inattendu.
Et pourtant… On est bien obligé de constater que le toboggan à double entrée n’a pas d’issue et que les lettres en néons de Christian Robert-Tissot copient la typographie standard des panneaux indicateurs, tels qu’ils jalonnent les sites voués à une fréquentation intense.
Comme quoi, il y a des réalités auxquelles on ne peut décidemment pas échapper, même par le voyage.

Tourist
Alexia Turlin
Cascade, 2007. Photo contrecollée sur aluminium. 50 x 70 cm.

Christian Robert-Tissot
Tourist, 2006. Néon. 40 x 205 cm.

Didier Rittener

En montagne, 2007. Transfert sur papier. 271 x 498 cm.

Alexia Turlin

Royal Garden, 2007. Néon rose. 80 x 160 cm.