ART | CRITIQUE

Ton image me regarde, Esther Shalev-Gerz

PMuriel Denet
@21 Fév 2010

L’exposition que le Jeu de Paume consacre à Esther Shalev-Gerz atteste de la forte autonomie de ces œuvres toutes fondées sur «le mode d’interaction le plus démocratique» qui soit: le dialogue et la prise de parole, destinés à faire «émerger l’Autre».

L’art d’Esther Shalev-Gerz est un art de commande et un art in situ, selon l’artiste, pour qui le lieu s’entend dans toutes ses dimensions, tant spatiales, qu’institutionnelles, culturelles, sociales, ou historiques. Ce qui rend a priori improbable une monographie quasi rétrospective, qui ne peut présenter que des œuvres hors sol, en quelque sorte.
Pourtant, l’exposition que le Jeu de Paume consacre à Esther Shalev-Gerz atteste de la forte autonomie de ces œuvres toutes fondées sur «le mode d’interaction le plus démocratique» qui soit: le dialogue et la prise de parole, destinés à faire «émerger l’Autre».

Pour autant la parole n’est qu’un moment de processus toujours complexes, qui s’appliquent à séparer, fendre, isoler pour les réagencer, sons, images, mots, visages, silences et temporalités. C’est que, fait remarquer l’artiste, le réel regorge de ces écarts entre les choses et les mots qui les désignent.

Ainsi ce «paysage industriel» de Norrköping, en Suède, conservé à titre de patrimoine. Un paysage qui n’a plus rien d’industriel puisque les usines textiles, désaffectées et restaurées, sont désormais propres et silencieuses, ni d’un paysage, puisque tout, jusqu’à la rivière, a été redessiné comme un décor, et nettoyé de toute scorie.
Esther Shalev-Gerz, intervenant pour le Musée d’art de la ville, conçoit Sound Machine, un dispositif qui se nourrit de cette artificialité: des machines animées sont recréées en 3D à partir de plans retrouvés dans les archives, mais incomplets, leur bruit de cliquetis est recomposé par un musicien et l’artiste, et séparé d’elles, puisque c’est au-dessus du grondement de la circulation, à l’extérieur du Jeu de Paume, que flotte cette mécanique incongrue.
Esther Shalev-Gerz avait par ailleurs demandé à des femmes ayant travaillé dans ces usines, alors qu’elles étaient enceintes, de témoigner de leurs conditions de travail, et d’écouter ce bruit en compagnie de leur fille désormais adulte. Elles apparaissent à l’écran, côte à côte, devant cette forêt de machines en action, silencieuses et improductives.
Entre l’écoute et la parole, ce sont leurs corps et leurs visages, leurs regards qui se cherchent ou s’indiffèrent, qui disent la mémoire qu’elles ont gardée l’une et l’autre de cette époque.

Entre l’écoute et la parole. C’est aussi le titre d’une œuvre produite à l’Hôtel de Ville de Paris en 2005 pour le soixantième anniversaire de la libération d’Auschwitz.
Soixante survivants y témoignaient, dans des entretiens vidéo, de leur expérience des camps ainsi que de leur vie avant et après l’internement et aujourd’hui. Pour le Jeu de Paume, Esther Shalev-Gerz n’a conservé que le triptyque vidéographique qui surplombait la salle de consultation des témoignages. Composé d’un même film, diffusé avec un léger décalage, il est un montage «des “inter-dits” de ces enregistrements, les moments entre la question posée et la réponse, afin de faire le portrait de ces témoins à partir de leurs silences».
Moments singuliers de la saisie d’une question, et de l’introspection nécessaire à la formulation d’une réponse, où le témoin fait retour sur un vécu invisible, sinon indicible. Le passé dans le présent. Tel un double flux temporel, celui que mesure l’horloge des Anges inséparables, à double cadran, l’un pour le temps qui recule, l’autre pour celui qui avance. Entre la mémoire et l’oubli.

De Buchenwald, pas de témoins, mais des objets, non pas ces amoncellements terrifiants qui ont symbolisé l’horreur des camps, mais ceux, uniques, que les prisonniers, au prix de risques invraisemblables, ont confectionnés: peigne soigneusement taillé dans une règle, subtilisée dans un atelier, alors même que les détenus allaient têtes rasées; fer à repasser, pour venir à bout de la vermine; calendrier gravé sur de petits bouts de métal, n’indiquant que les mois, pas les jours, sans doute trop semblables, etc.
Pas tant les objets eux-mêmes donc, que la vie nouvelle que leur insufflent les mains et les mots des professionnels — historien, photographe, restauratrice, etc. —, qui travaillent à leur conservation, devant la caméra de l’artiste.
Au mur, des diptyques photographiques montrent les objets dans ces mains qui les présentent sous deux angles distincts. C’est dans cet intervalle que réside la possibilité de sens, à rebours de toute sacralisation figée. La loi du deux, dit Jacques Rancière.

Cette séparation, ce décollement, sont encore à l’œuvre dans White-Out, comme dans les autres dispositifs: ici une femme suédoise et saami, répond à une série de clichés ou de lieux communs sur les relations des deux peuples, auxquels elle appartient, chez elle, dans son appartement de Stockholm; et, sur l’autre écran, se faisant face à elle-même, elle est filmée en gros plan fixe à écouter ses propres propos, à l’extérieur, sur fond de verdure laponne.

Ou dans Echoes of Memory, au musée de Greenwich, où un plafond peint par Orazio Gentileschi et sa fille Artemisia a été enlevé, pour des raisons qui semblent oubliées. Un diptyque vidéo, juxtaposant deux points de vue proches, mais différents, cadre un à un les membres du personnel du Musée, à qui l’artiste rapporte des rumeurs concernant cette absence, qu’elle tient des uns et des autres.
Des bribes de ces histoires sont retranscrites à l’écran, mais avec de légères différences de traduction. Ce qui redouble l’effet de béance du dispositif, encore amplifié par la présence en arrière-plan de la statue virtuelle d’une des vingt-quatre femmes qui ont influencé le travail de l’artiste — de Claude Cahun à Patti Smith en passant par Rrose Sélavy et Alice Lidell —, qui viennent se substituer aux femmes impersonnelles qui figuraient la paix et les arts libéraux dans l’allégorie d’Orazio Gentileschi.

Deux écrans, deux personnages, deux paroles et deux paysages pour D’eux, l’œuvre in situ produite pour le Jeu de Paume. Clef de voûte de l’exposition, elle ouvre une réflexion sur l’art. Le lieu: Paris, ville de l’exil et de la liberté de création, selon Esther Shalev-Gerz. Ville de rencontres.
A l’écran, Jacques Rancière et Rola Younes, qui ne se connaissent pas, et ne se rencontrent que virtuellement, leurs paroles sont tissées dans un diptyque vidéographique, qui alterne portraits, avec ou sans des arrière-plans, et contre-plans, tournés dans une profonde et lumineuse forêt canadienne, ou sur l’Ile Seguin, haut lieu de l’histoire ouvrière française, dont le chaos de la friche fait tout autant écho à la classe ouvrière disparue, qui nourrit la réflexion de Rancière pour «une reformulation des rapports établis entre voir, faire et parler», qu’au Beyrouth meurtri par la guerre de Rola Younes.

Jacques Rancière lit un passage du Spectateur émancipé, Rola Younes parle de son aspiration à la connaissance de l’autre par la langue. Libanaise, polyglotte de naissance, c’est à Paris qu’elle est venue apprendre l’hébreu, le yiddish, et le persan, soit les langues de l’Autre absolu pour un arabe. Elle rêve maintenant d’apprendre les langues diasporiques, ces langues sans territoire comme le yiddish, le rom ou l’esperanto. Ce sont «ces histoires [mêmes] de frontières à traverser et de distribution des rôles à brouiller », que Rancière assigne à l’art contemporain.

Au moment où semble s’éteindre dans un fiasco pathétique un débat sur une supposée identité nationale fondée sur la stigmatisation de l’Autre, il est salutaire d’aller se frotter à ces différences, ces écarts, ces intervalles, où se reconfigurent sans cesse les rapports à l’Autre et au monde.
Ainsi Premières générations présente des paroles d’immigrés d’une banlieue de Stockholm, inscrites au mur comme sur un mémorial, et incarnées par la fragmentation de visages, en gros plans saturés de chair, de rides, et de poils, humains, mais non identifiables, qui hantent la salle: une communauté se dessine là, dans l’entre-deux, celle de ceux dont l’identité plus encore que celle de tout autre ne saurait être qu’une, et immuable, mais bien toujours multiple, et à jamais mouvante.

Liste des œuvres
— Esther Shalev-Gerz, White-Out : entre l’écoute et la parole (Between Telling and Listening), 2002. 2 projections vidéo synchronisées, DVD SD, couleur, sonores, 40 mn chaque; 7 photo couleur: 80 x 120 cm chaque ; 6 textes : 120 x150 cm chaque.
— Esther Shalev-Gerz, Monument contre le fascisme, avec Jochen Gerz, Hambourg-Harbourg, Allemagne, 1986-1993. Au Jeu de Paume : diaporama muet sur écran.
— Esther Shalev-Gerz, L’Instruction berlinoise, avec Jochen Gerz, en collaboration avec le Hebbel Theater, le Berliner Ensemble et la Volksbühne am Rosa Luxemburg Platz, Berlin, Allemagne, 1998. Au Jeu de Paume : extraits de films sur écran.
— Esther Shalev-Gerz, Anges inséparables : la maison éphémère pour Walter Benjamin, Bauhaus Universität, Weimar, Allemagne, 2000. Au Jeu de Paume : installation vidéo sonore sur écran et horloge.
— Esther Shalev-Gerz, First Generation (Première Génération), Multicultural Centre Botkyrka, Fittja, Suède, 2004; version n° 2 : Collection MAC/VAL, Vitry-sur-Seine, 2004-2006. Au Jeu de Paume: installation projection vidéo muette, 40 min, et textes en lettres adhésives.
— Esther Shalev-Gerz, Entre l’écoute et la parole : derniers témoins, Auschwitz 1945-2005, Hôtel de Ville, Paris, France, 2005. Au Jeu de Paume : installation vidéo de trois projections muettes.
— Esther Shalev-Gerz, MenschenDinge (L’Aspect humain des choses), Mémorial de Buchenwald et Mittelbau-Dora, Weimar, Allemagne, 2004-2006. Au Jeu de Paume : installation de cinq vidéos sonores sur écran et de vingt-cinq photographies
— Esther Shalev-Gerz, Sound Machine, Musée d’art de Norrköping, Suède, 2008. Au Jeu de Paume : installation double projection vidéo muette, six textes sur toile et bande sonore.
— Esther Shalev-Gerz, Echoes in Memory, National Maritime Museum, Greenwich, Royaume-Uni, 2007. Au Jeu de Paume : installation deux vidéos muettes sur écran et photographies.
— Esther Shalev-Gerz, D’eux, Jeu de Paume, Paris, France, 200. Installation double projection vidéo couleur, d’une bande sonore et de photographies.

Publications
Esther Shalev-Gerz, Catalogue de l’exposition, entretien de Esther Shalev-Gerz avec Marta Gili, textes de Jacques Rancière et de Lisa Le Feuvre, coédité par les Éditions du Jeu de Paume, Paris, et les éditions Fage, Lyon, 2010.