ART | EXPO

Tombe la neige

12 Déc - 31 Jan 2015
Vernissage le 11 Déc 2014

Dans un désir de créer une sorte d’apparition théâtrale crépusculaire, le projet d’Arnaud Labelle-Rojoux consiste à rendre l’effet la neige, son «impassible manège», et quelques figures spectrales moins funèbres que parodiques. Car quiconque regarde tomber la neige ne pense pas forcément aux joies de l’hiver. Certains pensent aussi au froid et à la mort.

Arnaud Labelle-Rojoux
Tombe la neige

Si surprenant que cela puisse paraître, l’idée de cette exposition ne trouve pas son origine dans la belle et déchirante chanson sentimentale d’Adamo, Tombe la neige, qui lui donne son titre. Elle est née du souvenir, au contraire très lumineux, d’une représentation à l’Opéra des Indes galantes de Rameau qu’Arnaud Labelle-Rojoux a vue lorsqu’il était enfant.

Arnaud Labelle-Rojoux se souvient: «Quel âge avais-je? Dix ans, douze peut-être. Si je ne me souviens guère de ce que je vis, et encore moins de ce que j’entendis, j’ai en mémoire un éblouissement constant. Un éblouissement d’opérette façon Châtelet. Le peintre Jean Carzou, gloire académique des années 1950 oubliée de tous sauf de John Armleder, était l’auteur d’une toile peinte évoquant le Pérou des Incas. Il y avait un volcan, et, dans ma mémoire, la scène se confond avec celle, célèbre, du Temple du Soleil au cours de laquelle Tintin, Haddock et Tournesol, déguisés en Incas de carnaval, sont condamnés à être sacrifiés au dieu Pachacamac. L’œuvre, dont la thématique galante, XVIIIe siècle en diable, très Watteau, très Fragonard, est placée sous des cieux exotiques, découpée en tableaux (Turquie de fantaisie, Perse imaginaire, Pérou précolombien donc, et Indiens du Nouveau Continent), réclame une machinerie spectaculaire, des costumes flamboyants, des décors monumentaux, des interprètes nombreux.»

Repensant aux Indes galantes, ce n’est en réalité pas à l’œuvre de Rameau qu’Arnaud Labelle-Rojoux songe, mais à un spectacle à l’inverse sans moyens, et sans rapport apparent, de Mike Kelley, To Be Read Aloud, présenté à Angoulême en 2000. De quoi s’agissait-il? Pareillement découpé en quatre tableaux, évoquant cette fois le western (plutôt «spaghetti»), l’Orient des Mille et Une Nuits, le carnaval de Venise (version déco de pizzeria) et une Antiquité de péplums, à partir d’éléments de scène piteux empruntés à des compagnies de théâtre amateur, Mike Kelley «donnait à entendre» une conversation à bâtons rompus avec Franz West rejouée par des trois malheureux acteurs, que le séquençage faussement illustratif plaçait dans une perspective critique.

Le projet d’Arnaud Labelle-Rojoux consiste — la façade vitrée de la galerie Loevenbruck se prêtant par ailleurs à l’idée de vitrine de Noël — à produire une sorte d’apparition théâtrale crépusculaire, sorte d’Indes galantes hivernales de pacotille. Qu’est-ce à dire? A la place du soleil des Indes galantes et des stéréotypes culturels de To Be Read Aloud, il y aura en effet la neige, son «impassible manège», et quelques figures spectrales moins funèbres que parodiques.

Quiconque regarde tomber la neige ne pense pas forcément aux joies des sports d’hiver, aux paquets cadeaux amoncelés devant la cheminée, à la pureté des jeunes filles aux lèvres rouges comme le sang. Certains pensent à la mort, au linceul, au froid. Et aux vivants qui restent à regarder la neige. Comme dans la scène finale de Le Mort, l’ultime nouvelle de Gens de Dublin, de Joyce: «Il s’était mis à neiger. Il regarda dans un demi-sommeil les flocons argentés ou sombres tomber obliquement contre les réverbères. […] Elle [la neige] tombait sur la plaine centrale et sombre, sur les collines sans arbres, tombait mollement sur la tourbière d’Allen et plus loin, à l’occident, mollement tombait sur les vagues rebelles et sombres du Shannon. […] Elle s’était amassée sur les croix tordues et les pierres tombales, sur les fers de lance de la petite grille, sur les broussailles dépouillées. Son âme s’évanouissait peu à peu comme il entendait la neige s’épandre faiblement sur tout l’univers comme à la venue de la dernière heure sur tous les vivants et les morts.»

La neige est un spectacle.