ART | CRITIQUE

Thomas Schütte

PEva Robillard-Krivda
@12 Jan 2008

Avec de grandes sculptures et des dessins aux couleurs tendres, et avec un peu d’humour, Thomas Schütte questionne l’identité humaine. A nos souffrances, nos peurs et nos incohérences ses formes plastiques nous permettent de faire face sans violence.

Remarquable par son éclectisme, l’œuvre de Thomas Schütte l’est tout autant par son abondance. Réparties dans les différents lieux d’exposition que compte la galerie Nelson, ce n’est pas moins de soixante dix gravures et quelques imposantes sculptures qui sont présentées.

Dans les salles du premier étage, les gravures sans cadre sont suspendues au niveau du regard et forment une frise multicolore. Les sujets sont variés: aux lignes abstraites qui rappellent des motifs floraux succèdent des représentations naïves de souris, de lièvre et de loup, des portraits et des dessins de bateaux. Certaines gravures constituent des séries et occupent alors tout un mur, les autres semblent être accrochées de manière arbitraire. Toutefois, en les détaillant, on constate que les mêmes sujets reviennent ponctuellement tels des histoires qui se déroulent dans le temps.

Associées à des mots qui précisent leur sens et orientent le récit, ces histoires racontent les aventures d’une souris, au graphisme accompagné du mot «Maus», semblent empruntées à la célèbre bande dessinée réalisée par Art Spiegelman. Dans cette BD qui traite de l’holocauste, les juifs sont des souris, les Allemands des chats et les Français des grenouilles. Rien d’étonnant alors de trouver parmi les gravures le dessin du roi grenouille — Froschkonig — dans lequel n’apparaît qu’une couronne sans personne pour la porter.

Un peu plus en avant, ce sont des dessins de tours qui rappellent des souvenirs inscrits dans notre mémoire collective. Histoire d’un plan de restructuration dont la fin aboutit inexorablement à la disparition de la tour annotée «Plan : B», ou métaphore industrielle des attentats du 11 septembre. Thomas Schütte nous conte à sa manière les peurs, les souffrances et le quotidien des hommes. Fables modernes, ses récits sont ponctués de dessins dont le contenu invite à penser positif — Think Positive — ou renvoie simplement à des considérations d’ordre artistique — Perspective.

Au rez-de-chaussée, de gigantesques sculptures semblent directement sorties d’un récit mythologique. Une créature hybride, moitié homme, moitié animal marin, est agenouillée sur une table. Elle apparaît fragilisée par ce corps difforme. Face à elle, un corps de femme recroquevillée sur le côté n’est visible de la rue que de dos. Celui-ci est tout aussi énigmatique car il n’a ni tête, ni membres.

A côté de ces êtres sans visage, l’artiste expose ses «têtes» en céramique dépourvues de corps. Chacune est dotée d’une physionomie particulière que la couleur et la lumière accentuent. Les nombreuses interactions qui résultent de cette scénographie créent un monde fantastique dans lequel les têtes sont coupées des corps. A travers ses sculptures, Thomas Schütte révèle la puissance poétique de son œuvre, une œuvre qui fait avant tout appel à notre imaginaire et à notre sensibilité.

Avec des couleurs tendres et des dessins d’apparence mièvre, et avec un peu d’humour, Thomas Schütte questionne l’identité humaine. A nos souffrances, nos peurs et nos incohérences, il trouve des formes plastiques qui nous permettent d’y faire face sans violence.

Thomas Schütte :
40 rue Quincampoix,
1er étage:
— 63 gravures: Sans titre, 2002. Gravure. 58 x 42 cm.
Rez-de-chaussée:
Sans titre n°11, 2002. Bronze. Table: 250 x 225 x 75 cm – Femme: 135 x 90 x 80 cm.
Sans titre n°7, 2002. Acier. Table: 250 x 225 x 75 cm – Femme: 110 x 90 x 55 cm.
Sans titre, 2002. Céramique. Socle: 120 x 80 x 60 cm – Tête: 90 x 58 x 80 cm.

43, rue Quincampoix:
Sans titre (tête rouge), 2002. Céramique. Socle: 120 x 80 x 60 cm – Tête: 97 x 88 x 81 cm.
Sans titre (tête jaune), 2002. Céramique. Socle: 120 x 80 x 60 cm – Tête: 90 x 68 x 87 cm.
Sans titre (tête bleue), 2002. Céramique. Socle: 120 x 80 x 60 cm – Tête: 90 x 80 x 90 cm. 7 gravures: Sans titre, 2002. Gravure. 58 x 42 cm.