ART | CRITIQUE

This Situation

Vernissage le 07 Mar 2009
PMuriel Denet
@23 Fév 2009

This Situation, pièce de Tino Sehgal, Cette pièce (ni performance, ni à proprement parler du théâtre) réactualise des pratiques sociales, économiques, culturelles et esthétiques, obsolètes, voire disparues, qui viennent interroger avec acuité notre présence actuelle au monde.

Quatre femmes et deux hommes sont assis au sol, immobiles, sur la périphérie du cube blanc et nu de la galerie. L’arrivée du visiteur déclenche une double action. Les personnages s’animent lentement, et souhaitent en chœur la bienvenue «dans cette situation». Sans cesser de se mouvoir, selon une chorégraphie lente et rudimentaire (se lever, s’asseoir, s’allonger, ou étendre les jambes, etc.), l’un des protagonistes, acteurs ou performeurs, on ne sait trop, prend la parole pour citer un auteur qui restera anonyme: «Un jour, en telle année, quelqu’un a dit: … ».

Une conversation, dans les règles de l’art, s’engage alors. Une problématique est vite dégagée, et discutée dans un échange improvisé, mais soutenu, tendu par un désir d’intelligibilité et d’actualisation des questions soulevées.
Par exemple, à partir d’une réflexion d’un situationniste sur l’amour courtois, les protagonistes s’interrogent sur le changement en tant que processus sensible et plastique; ou bien, à partir d’une citation qui évoque le Zola du Bonheur des dames, sur le devenir de l’échange commercial comme moyen de subsistance généralisé, dont la question est de savoir s’il sera un jour dépassé comme l’ont été la chasse et la cueillette.
Brassant, et embrassant, différents champs des sciences humaines, le discours, accessible et stimulant, reste en prise forte avec l’Histoire et les réalités du monde actuel. Dès qu’une question semble proche de l’épuisement, les acteurs soufflent, tournent sur eux-mêmes, et effectuent un quart du tour de la salle. Changement de tableau.

La situation, cette situation, est, pour le spectateur, troublante et inhabituelle. En même temps qu’il suit avec attention ces débats qui ne souffrent aucun temps mort, il s’interroge sur sa place dans le dispositif. Sur son pouvoir d’activer, ou d’arrêter la partie en cours. Jusqu’à ce que tout à coup, l’un des intervenants l’interroge : «Et vous, qu’en pensez-vous ?»

L’expérience est radicale. Si, comme on le sait, le spectateur fait le tableau, son inclusion en tant que matériau actif, quoique éphémère et aléatoire, annule ici tout point de vue distancié et perspectiviste. Il ne s’agit plus seulement d’interaction avec l’œuvre, mais d’une absorption dans le plan même d’un tableau qui se défera à son départ.

Cette pièce (que Tino Sehgal refuse de nommer performance, mais qui n’est pas à proprement parler du théâtre non plus) n’est ni annoncée à l’entrée de la galerie (nulle part le nom de l’artiste ni de l’œuvre), ni encadrée par le dispositif habituel d’une exposition (cartel, communiqué de presse, intervention des galeristes, qui se retranchent derrière un pan de mur installé à cet effet). Elle ne sera ni filmée, ni enregistrée, ni photographiée.
Aucun reste, aucune trace, qui figeraient cet art de la répétition et de la différence. «La répétition [qui] ne se contente pas de multiplier les exemplaires sous le même concept, disait Deleuze, [mais  qui] met le concept hors de soi et le fait exister en autant d’exemplaires, hic et nunc».

Cette œuvre qui épouse les formes de l’art ancestral de la conversation, fondé sur l’écoute et la bienveillance, sur l’à-propos et la clarté du discours, sur l’ici et le maintenant de la coprésence, si elle ne produit rien, hors une intelligence collective éphémère et l’expérience esthétique qu’en fait chaque intervenant, est néanmoins à vendre, comme toute œuvre d’art. En l’absence de tout document qui attesterait ne serait-ce que de son existence (comme les photographies, ou les certificats, qui se substituèrent aux performances du Body Art par exemple), la transaction, comme la transmission, sont totalement orales, et fondées sur la confiance.

This Situation réactualise des pratiques sociales, économiques, culturelles et esthétiques, obsolètes, voire disparues, qui viennent interroger avec acuité notre présence actuelle au monde, soumise à une virtualisation accélérée des échanges, désormais traçables et quantifiables. Elle rappelle aussi, avec bonheur, que les galeries, rouages encore essentiels du marché de l‘art, demeurent des enclaves rares, pour des expériences esthétiques singulières.

Tino Sehgal
This Situation, 2009. Pièce avec quatre femmes et deux hommes.