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The World, the Flesh and the Devil

PLeïla Elyaakabi
@27 Jan 2011

Après avoir parcouru une partie de l’Europe et de la France, Sophie Dejode et Bertrand Lacombe bivouaquent un moment à la galerie Metropolis. Avec leurs âmes d’enfants, ils jouissent de la liberté exceptionnelle de faire du monde leur espace de jeu. Ils occupent tout ou partie des espaces, en contraignant le public à adapter sa taille pour participer à la «ré-création».

Sophie Dejode et Bertrand Lacombe jouissent d’une liberté communicative et peu commune. Leur œuvre est mobile, elle est amenée à être déplacée, récupérée, imbriquée pour évoluer sans cesse, non pas dans un objectif de réalisation ultime, mais plutôt d’expérimentation, d’humour et de partage. C’est avec la patience d’un créateur de maquettes et, de façon presque contradictoire, l’esprit décalé caractéristique du mouvement rock’n’roll, qu’ils réalisent leurs structures en bois.

Ici on perd le sens des échelles et de la mesure. S’ils réalisent la même œuvre sur supports graphiques ou en trois dimensions à plusieurs échelles, il est impossible de dire si telle représentation est le modèle ou l’œuvre finale. Le tout fait partie intégrante d’un travail où l’imaginaire est au premier plan.
De même, si un enfant dessine un modèle avant de réaliser la maquette, qui peut affirmer que le dessin a une place moindre dans l’expression de son imagination?
Le Floating Land est bien un univers d’adultes, mais chaque œuvre semble y raconter une histoire qui peut potentiellement se réaliser, avec la participation du public.

Sophie Dejode et Bertrand Lacombe ont imaginé l’univers du Floating Land comme un monde qui prend forme au fur et à mesure qu’ils l’aménagent de constructions éphémères en bois, tels que château, cabanes, ou plate-forme flottante sur un lac, et à mesure qu’ils l’animent de véhicules insolites et de géants-maisons ou moto. Quant à la communauté «floating landaise», elle est amenée à se rencontrer lors des expositions, des manifestations d’art contemporain, ou des performances durant lesquelles l’univers débordant du duo d’artistes envahit les lieux de façon quasi-étatique.

A la galerie Metropolis, sont installées cinq de ces entités «floating landaises». La première œuvre The World, the Flesh and the Devil, de plus de deux mètres de hauteur et presque quatre mètres de longueur, est un géant allongé au sol et entièrement fabriqué à la main à partir de planches de bois découpées et de cerceaux de métal minutieusement assemblés.
Cette œuvre est un exemple de la façon dont Sophie Dejode et Bertrand Lacombe recyclent leur travail. Le corps du géant est en effet composé de la partie amovible d’une précédente création, un château conçu en taille réelle pour la Biennale de l’art contemporain de Lyon. Avec une maison miniature en guise de tête, ce géant invite le regard et l’imagination du visiteur à parcourir les salles et les escaliers qui la composent.

Dans Tree Cabin, une main en bois agrippe, poing serré, une plante verte de salon. Elle est en équilibre sur une échelle minuscule que pourrait monter un être de taille infime.
Mais le sens des proportions est bousculé. Cette échelle, homonyme de l’indice de proportion, pourrait être la clé de l’œuvre: car si on la remet à taille réelle, alors la plante devient cocotier et la main, géante, une matrice mobile et puissante capable d’accueillir des humains en son sein.
En même temps que l’échelle (de proportion), le sens de l’œuvre est équivoque: s’agit-il d’un objet de décoration subversif assumant la supériorité de la main humaine sur la plante? Ou est-ce le modèle d’une réalisation à grande échelle, comme le laisse entendre le photomontage présentant l’exposition? Si on se représente instinctivement plus grand que l’œuvre exposée, par une tournure d’esprit réciproque, on peut s’imaginer plus petit, pour se faire une place dans cette cabane suspendue.

Holey Glory, le navire, est la miniature d’un projet à venir à Marseille, celui d’un bateau à roulettes, réel par la taille, factice par le mode de déplacement. Réalisé à la façon d’une maquette, on y retrouve la main aux proportions gigantesques. Orientée vers le sens de navigation, celle-ci agrippe le mât, avec autorité. De façon incongrue et loufoque, des saucisses de Strasbourg, pendent à travers les hublots, comme pour mieux rappeler que l’œuvre n’est pas la réalisation d’un maquettiste austère. Ou peut-être Sophie Dejode et Bertrand Lacombe préparent-ils déjà un barbecue en guise de vernissage? La structure Passerelle accompagne le bateau, et invite le public à embarquer par l’imagination.

Floating Land, se situe dans la même démarche équivoque maquette/réalisation. Performance ou exposition artistique à Lyon, la plate-forme en bois a flotté sur un lac et a supporté une cabane dans laquelle Sophie Dejode et Bertrand Lacombe ont vécu pendant plusieurs jours. On retrouve à la galerie la miniature de cette structure. C’est bien là leur objectif: s’approprier ou créer des espaces de vie et d’échange potentiels, dans des lieux incongrus. Floating Land est la matérialisation éphémère de leur concept.

La galerie Metropolis est un passage, une halte, dans le parcours nomade des artistes, l’œuvre n’est en effet pas seulement d’un intérêt matériel et visuel momentané, mais se situe dans un processus expérimental permanent. Si l’exposition permet de découvrir leur travail, elle ouvre surtout une brèche vers le monde utopique du Floating Land. Lorsqu’on a mis un pied dans cette utopie réelle, on se sent comme un personnage de contes, Alice, Peter Pan ou Gulliver. On se laisse alors volontiers prendre au jeu du monde imaginaire.
Sophie Dejode et Bertrand Lacombe nous invitent dans leur cabane ou — pourquoi pas faire grandiose? — dans un château, puis, en se rapetissant par l’esprit, dans une maquette… Il suffit d’y croire et y croire c’est déjà accepter de faire partie de la communauté.

— The World, the Flesh and the Devil, 2010. Bois, métal. 260 x 380 x 300 cm.
— Holey Glory, 2011. Bois, ficelle, saucisses de Strasbourg. 230 x 250 x 50 cm
— Tree Cabin, 2011. Plante, bois, métal. Dimensions variables.