DESIGN | CRITIQUE

The Wood That Was

PCéline Piettre
@04 Fév 2008

Depuis la création de son premier meuble en 1990, John A. Harris résiste aux classifications de genre, fidèle à son amour du bois et des lignes épurées. Montrées pour la première fois en France à la galerie Patricia Dorfmann, ses pièces allient sensualité et élégance.

Sous le rabot caressant de John A. Harris, le bois s’offre une seconde vie. Délivré de son écorce protectrice, il semble —enfin !— respirer à l’air libre, à nouveau gorgé de sève nourricière — The Wood That Was…
Travaillé avec le raffinement de l’orfèvre, l’habileté de l’ébéniste, la virtuosité du marqueteur, minutieusement poli, il révèle pourtant sa nature sauvage. Qu’il soit table basse, bureau ou siège, ses défauts naturels — nœuds, veines, nervures, aspérités — deviennent les motifs d’un mobilier hybride, hésitant entre authenticité et sophistication, design et art.

Si John A. Harris exploite le potentiel décoratif du matériau brut, tirant parti de la diversité des essences, rythmant les surfaces de leurs teintes et irrégularités d’origine, il sait aussi en révéler la fonctionnalité première. L’anatomie de l’arbre, dans son évasement et sa topographie naturelle, détermine la morphologie du plateau du Desk ; les anfractuosités du bois donnent aux poignées des tiroirs et du Cabinet leur points de préhension.
Ce n’est pas seulement l’usage qui dicte la forme –comme dans la plus pure tradition fonctionnaliste — mais c’est de la forme que naît l’usage. La personnalité du matériau induit la finalité du meuble. «J’attends que chaque pièce me dise ce qu’elle veut devenir» murmure John Harris, attentif à la singularité des morceaux de bois qu’il ramasse en forêt, qu’on lui confie ou qu’il recycle à partir de vieux bahuts démodés.

On pourrait voir une forme d’archaïsme dans ce retour à la belle finition, à la pièce unique, à la signature de l’artiste… Il faut surtout en déduire une relation personnelle du créateur à la matière, nourrie d’affect et de références historiques. Car John A. Harris, dans la solitude de son atelier, s’enracine dans le passé du design et use explicitement de la citation, assumant en toute connaissance de cause les rapprochements stylistiques et les idéologies qu’elle implique.

Derrière cette vénération quasi obsessionnelle pour le bois, plane l’ombre de l’architecte et décorateur nippo américain George Nakashima, auquel il emprunte les emblématiques agrafes en papillon, les Butterfly Joints, et le look en trapèze des Slab Coffee Tables. Une passion sensuelle pour le matériau et les couleurs chaudes des essences exotiques qui cohabite avec un dépouillement formel, proche de celui prôné en Europe par l’Union des artistes modernes.

La ligne épurée de son lit de repos — convertible en table — semble destiner ce dernier à un usage spartiate. Sur l’assise, sont incrustés de petits morceaux de bois aux colorations anormales, caractéristiques de l’altération de la partie centrale de l’arbre chez certaines espèces. Délicatement marquetés en frise, ces cœurs malades confèrent au meuble une fragilité nouvelle, poétique. Le confort cède sa place à la méditation, incite à l’ascèse.

Il est vrai que chez John A. Harris, l’objet, avant tout, fascine. La sculpture-bibelot Fetish, tout en courbes féminines et en interstices, découvre la nature résolument charnelle du bois, son érotisme latent. Et c’est dans ces instants de fantasmagorie que le travail du designer semble être le plus abouti, le plus personnel, libéré enfin du poids des maîtres.

John A. Harris
Wooden Cross, 2007. Bois exotiques. 143 x 114 cm
Fetish. Bois
Sentinel Lamps, 2007. Piétement : mélèze, teck. Abat-jour : teck, sapelli. Hauteur: 155 cm
Stonards Daybed, 2006. Mahogany with exotic marquetry and brass inlays. 35 cm x 212 x 73 cm
Exchange chaise, 2006. Iroko. 30 x 49 x 68 cm