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The Unknown group

A l’heure du monde globalisé, du village planétaire, la notion de groupe humain se voit de plus en plus fragilisée, notamment à partir du modèle des sociétés occidentales où la montée de l’individualisme remplace à grands pas les formes de cohésions antérieures. Cette exposition au Frac Bourgogne n’a pas vocation à résoudre les problèmes, mais bien plutôt à révéler certaines failles de nos représentations idéologiques et introduire, par la multiplicité des points de vue proposés, une alternative à nos positions préconçues.

Au centre de la première pièce, un grand triangle de verre de Dan Graham vient perturber la vision de l’espace environnant (Triangle Pavilion). Chacune de ses parois joue sur l’ambivalence du reflet et de la transparence, déformant à l’infini cette étrange construction selon la position du regardeur, sans jamais cesser de lui renvoyer sa propre image.
Munie d’une porte coulissante, l’œuvre invite à rentrer en son sein, seul de préférence au vu de l’espace réduit qui est offert. Une fois à l’intérieur, le spectateur devient observateur et observé, voyant l’autre de façon biaisée par le jeu des reflets, ne sachant plus lequel des deux se trouve véritablement mis en vitrine.
Dan Graham nous fait expérimenter l’exclusion: bien qu’entouré de spectateurs, on se trouve constamment séparé par une barrière transparente qui vient parasiter tout rapprochement entre les personnes, isolé au beau milieu de l’espace public.

Sur trois des quatre murs entourant le triangle, Marc Nagtzaam a disposé lui-même un ensemble de neuf dessins, pour constituer une nouvelle série à partir d’œuvres puisées dans des séries plus anciennes.
Utilisant un vocabulaire radical (traits, barres) notamment inspiré de détails d’architecture, Marc Nagtzaam cherche à éviter tout effet de style ou langage formel préconçu. Chaque œuvre naît de la précédente, la forme bien que tout à fait contrôlée se décline librement pour créer un univers énigmatique sans référent, un territoire vierge que chacun peut investir comme il l’entend.

A partir d’un vocabulaire tout aussi impénétrable mais composé d’éléments matériels, l’installation de Guillaume Leblon (Unknown Group) investit la totalité du quatrième mur de cette salle. Ce dernier est entièrement recouvert de bandes de papier kraft sur lesquelles sont appuyés trois poteaux en granit enroulés dans du grillage. Donnant son nom à l’exposition, ces objets pourtant identifiables deviennent inconnus parce que déterritorialisés, sortis du contexte utilitaire qui devrait être le leur. Sans fonction détermiée, ce groupe radicalement anonyme reste dans l’indicialité, entre sculpture minimale et oeuvre conceptuelle, ouvrant par là de multiples passerelles avec les œuvres qui l’entourent.

Un couloir conduit à une salle noire que le bruit persistant d’un projecteur 16mm emplit sans discontinuer. Un groupe de personnes filmées tour à tour seules et ensemble, semblent sous l’emprise d’une transe épileptique, sorte d’écriture automatique des corps. Tarantism est un film muet de Joachim Koester, inspiré d’une croyance moyen-âgeuse venue d’une petite ville de Sicile, où l’on pronostiquait, comme remède à la morsure de la tarantule, cette danse convulsive par laquelle le comportement du malade l’emmenait aux limites de la folie. Bien que très proches, les danseurs paraissent ici complètement enfermés dans leurs bulles, aveugles devant la présence de l’Autre.

Dans une autre salle, c’est une vidéo de Susan Hiller qui est montrée. The Last Silent Movie nous plonge à la découverte de langues éteintes ou quasiment disparues, dont certaines sonorités paraissent incroyables. Loin d’être muet, ce film est au contraire entièrement oral, avec pour seules images les traductions des récits successifs défilant sur un écran noir. Son silence est bien celui de ses acteurs et de leurs dialectes, presque tous condamnés à disparaître dans l’anonymat le plus complet. Dans la salle d’à côté, vingt-quatre gravures encadrées représentent en images les fréquences sonores de quelques mots prononcés par chacun des narrateurs dans leurs langues.

A contrepied d’une tendance à l’homogénéisation des peuples et de leurs cultures, «The Unknown Group» semble partager l’avis d’Homi Bhabha sur l’importance de la différence des cultures et sur leur incommensurabilité. L’exposition associe et confronte subtilement des œuvres venues d’horizons très divers, et s’inscrit dans ce qu’il nomme le «tiers-espace», un espace au potentiel créatif qui se distingue des normes et du «déjà-connu».

— Dan Graham, Triangle Pavillon, 1987. Aluminium et verre. 225 x 245 x 343 cm.
— Susan Hiller, The Last Silent Movie, 2007. Projection vidéo et 24 gravures. Video Blu-ray VOST. 21 min. Gravures sur papier moulin de Gué 24 x (37 x 42,5 cm)
— Joachim Koester, Tarantism, 2007. Film 16mm, noir et blanc, muet. 6min 30s.
— Guillaume Leblon, Unknown Group, 2008. Granit de Galice, grillage. 3 x (340 x 15 x 15 cm). 240 x 15 x15 cm; 300 x 15 x 15 cm.
— Marc Nagtzaam, ensemble de 9 dessins, 2004-2010. Graphite sur papier. Dimensions variables.

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