ART | CRITIQUE

The Tyranny of beauty

PLorraine Alexandre
@13 Oct 2010

Multipliant les techniques et les modes d’expression, Jean-Charles de Castelbajac se joue de sa double identité de couturier et de plasticien pour poser son regard, critique mais joyeux, sur les lois imposées par la mode sur nos corps.

La galerie La Bank propose donc cette nouvelle exposition de JCDC, devenu une marque à lui seul, intitulée «The Tyranny of Beauty», suite logique de son exposition londonienne «The Triumph of the Sign» et de son installation sur le Pont Neuf Astronomy Domine.
Sur une scénographie très simple sans parti pris spécifique, Jean-Charles de Castelbajac cumule différentes pièces aux techniques diverses. Ces pièces sont, dans la même logique, des techniques mixtes, des superpositions de peintures et de sérigraphies pour une grande part. Mais on trouve aussi des sculptures en plâtre portant perruque et des tapisseries de Flandres.

Les sujets sont eux-mêmes des superpositions orchestrant deux types de confrontations où des copies de peintures du XVIIIe siècle, entre autres, rencontrent soit les logos des cosmétiques du XXIe, soit les personnages disneyens de la première génération, la douce et naïve Blanche-Neige donc. Notons que les trois sculptures emperruquées sont des bustes de Marianne redessinés en fonction des critères de beauté auxquels se réfèrent les actuelles clientes, ou patientes peut-être, des chirurgiens esthétiques.

Par son obsession de l’emprunt, de la référence et de la copie, Jean-Charles de Castelbajac, venu de l’univers de la mode nous confirme, si besoin est, l’importance prépondérante du mimétisme dans la construction de notre identité. Par ses superpositions, il rappelle le lien latent qui nous hante entre les classiques chargés d’Histoire qui constituent notre héritage artistique et les figures populaires du XXe siècle. Nous savons que Castelbajac cherche une «force pop et démocratique» (voir l’interview).

Il utilise alors des images célèbres et facilement identifiables pour ouvrir son propos à tous. Il sollicite des images si connues, reines des carteries, qu’elles en sont devenues quotidiennes et, dans une certaine mesure, banales. Les connexions qu’il opère, les associations d’idées présentes dans ses œuvres jouent avec notre imagination et lui permettent de rendre une part d’onirisme à ces images familières. Leur confrontation directe et quelque peu violente ouvre un imaginaire décomplexé où les couleurs vives d’un Disney contrastent avec la douceur des coloris d’un Botticelli, ou ce qu’une copie permet d’en voir.

Ces copies sont d’ailleurs troublantes, elles donnent un statut d’œuvre d’art à une pratique perçue comme manquant de noblesse et dont la force est pour le moins mineure tant elles ressemblent à ce qu’elles sont, simples copies donc. Leur intérêt réside en deux points. D’abord leur réappropriation par les superpositions qu’opère ensuite l’artiste leur confère un statut ambigu puisqu’elles pourraient presque faire figure de fond. Ensuite, comme Castelbajac le revendique d’ailleurs, elles nous rappellent plus que les œuvres elles-mêmes, la façon dont l’art s’est vu soumis aux lois actuelles du marketing.

Dans certaines pièces, Jean-Charles de Castelbajac associe des portraits historiques aux logos des cosmétiques actuels. Ces deux sujets sont inhérents à sa personnalité. Il revendique le fait d’être habité par ces personnalités historiques tout comme il revendique la capacité de la mode à devenir un outil de communication et de récit de soi.
Mais nous sommes cependant marqués par l’évident effacement des visages sous les logos de ces produits si usuels qu’ils deviennent indissociables de notre construction quotidienne. Ces pièces nous rappellent alors comment notre peur de vieillir et notre rêve de beauté nous transforment en produits estampillés, en marques auxquelles nos identités sont reliées. La publicité le confirme tous les jours en donnant faisant croire que rester fidèle à un produit est la preuve d’un choix stratégique, défini et surtout nous définissant.

Les trois sculptures emperruquées, les Mariannes revisitées au bistouri, expriment la tendance à se projeter dans une image transcendant la biologie ou la bravant pour donner une vision de la beauté aussi formatée qu’improbable. Elles font ainsi écho aux propos parfois inquiets des chirurgiens esthétiques qui témoignent de la capacité de certaines clientes à exiger des traits qu’elles jugent beaux dans l’absolu sans se soucier de leur effet sur leur propre visage, sans considération pour la structure osseuse ou le patrimoine génétique qui les rend uniques.

Cette exposition de Jean-Charles de Castelbajac se nourrit ainsi des ambiguïtés d’une posture identitaire qui nous pousse à rêver nos corps. Apte au mimétisme, tendant vers des idéaux normés, notre rêve d’image perfectionnée de nous-mêmes porte en lui une part d’annihilation et de monstruosité, mais le tout montré sous une forme dédramatisée, colorée et joyeuse.

Jean-Charles de Castelbajac se décrit souvent comme une personne schizophrène et l’ambiguïté que montre ses créations confirme cette tendance. Car si l’artiste offre un regard critique sur les lois de la mode, il reste d’abord couturier. Tout son savoir est né de là. C’est à travers la mode qu’il a découvert son goût des expériences formelles, par ses détournements et ses réappropriations qu’il s’est formé à l’art comme si les liens qu’il cherchait à tisser entre ces deux mondes étaient la clé de son identité qui comme pour nous tous se love au cœur de nos références, celles-là mêmes qui nous construisent aussi sûrement qu’elles constituent un masque.

— Jean-Charles de Castelbajac, Lilia in Cruce Floruere, 2010. Huile sur toile. 73 x 93 cm.
— Jean-Charles de Castelbajac, Terror of the Mirror, 2010. Huile sur toile. 64 x 76 cm.
— Jean-Charles de Castelbajac, The Revel of the Evil Rebel, 2010. Huile et sérigraphie sur toile. 198 x 148 cm.
— Jean-Charles de Castelbajac, Symposium (the Bad and the Beautifull), 2010. Huile et sérigraphie sur toile.
— Jean-Charles de Castelbajac, The Kiss Beauty and the Geek, 2010. Tapisserie de Flandres.
— Jean-Charles de Castelbajac, Sans titre, 2010. Huile et sérigraphie sur toile.
— Jean-Charles de Castelbajac, Sans titre, 2010. Huile et sérigraphie sur toile. 54 x 73 cm.
— Jean-Charles de Castelbajac, Archaology of the Fall, 2010. Huile et sérigraphie sur toile. 65 x 80cm.
— Jean-Charles de Castelbajac, Perpetual Exil, 2010. Huile et sérigraphie sur toile. 73 x 92 cm.
— Jean-Charles de Castelbajac, Aurora Borealis, 2010. Huile et sérigraphie sur toile. 58 x 80 cm.
— Jean-Charles de Castelbajac, Glory in Coma, 2009. Huile sur toile. 265 x 210 cm.
— Jean-Charles de Castelbajac, White Goddess / White Princess, 2010. Huile et sérigraphie sur toile. 270 x 175 cm.
— Jean-Charles de Castelbajac, Maria-Antonia, Maria-Johanna et Maria-Josepha, 2010. Sculpture en plâtre et perruque. 80 x 40 x 50 cm.
— Jean-Charles de Castelbajac, The Days of Pearly Spencer, 2010. Huile et sérigraphie sur toile. 270 x 175 cm.