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The Thrilling stories from the book of ’O’

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@04 Oct 2011

Artiste américain pur-jus, Jim Shaw revendique une filiation spirituelle avec les surréalistes européens. Son œuvre souvent décadente est nourrie des clichés de l'Amérique populaire, des mythologies nationales, et beaucoup des comics et du cinéma. Ses dessins et décors sont pleins de ses fantasmes, de sa vie, et de mondes borderlines grotesques.

L’exposition «Thrilling Stories From The Book Of « O »» offre un regard sur le monde de Jim Shaw, à travers deux séries de dessins encadrés et une installation tel un décor théâtral.

Composé de 18 planches de BD, Stellaktite and Stellagmite est tout droit sortie de l’imaginaire de l’artiste. Ce comics book raconte l’histoire fantastique de la religion féministe «O». Reprenant le style de l’imagerie populaire des années 40, cet ensemble constitue le premier volet de quatre séries illustrant cette secte composée de prêtresses, de nains, de cristaux magiques et, bien entendu, comme traditionnellement dans l’univers des comics, de «super-vilain». Jim Shaw a prévu de dessiner chaque chapitre à la manière d’un des quatre grands styles de cet art populaire américain. Après les années 40 viendra donc, le style série B des années 50, le style super-héros Marvel des années 60, et le style hippie, «beat génération», des années 70.

Le récit de la religion «O» est un artifice que Jim Shaw utilise pour dépeindre le monde réel tout en questionnant la notion d’utopie. Très présente dans l’histoire de l’humanité, l’utopie permet à l’homme d’agrandir sa vision de l’histoire et de ne pas contraindre ses idées à la faisabilité d’une époque. Paradoxalement c’est aussi une idéologie subversive qui tend à scléroser ses adeptes en évoluant invariablement en culte dictatorial. Totalement fictive, cette secte qui aurait été fondée au début du XIXe siècle, est extrêmement riche en détails, lieux, personnages principaux et secondaires, etc.

Dans cette première partie, d’une mauvaise manipulation de super-pouvoir naît le super-vilain «I», antagoniste de la déesse «O». Il est le parangon du masculin, du mâle, à l’extrême inverse de la déesse qui symbolise le féminin. Le mythe dénonce l’excès de pouvoir des hommes sur les femmes, les valeurs égoïstes de «I» plutôt que celles altruistes de «O», et montre la complexité de toute idolâtrie, qu’elle soit religieuse, idéologique ou politique, d’où émerge immanquablement des idéologies contraires.

Avec Crystal Landscape, Banyan Tree and Octopus Temple, le monde du spectacle vivant n’est pas loin. Cette pièce majeure installée sur la totalité du mur du fond de la galerie représente un paysage science-fictionnel de comics et ressemble à un décor de théâtre. Cette œuvre est une version en volume d’une des cases de la dernière des 18 planches. Au premier plan, des éléments en bois recouverts de tissu rehaussés de traits noirs et découpés en forme de cristaux jaillissent du sol. En arrière plan, le dessin noir et blanc de l’image originale est peint sur une toile tendue. Les silhouettes de devant génèrent un effet de perspective apportant un côté ludique et même rafraîchissant à l’exposition. On est immergé dans ce décor à taille humaine qui le fait voyager dans sa propre fantasmagorie.

La deuxième série Anatomy Weird-ohs est un ensemble de 9 dessins polytechniques. Le graphite et la gouache se confrontent sur de grands formats (70 x 89,5 cm). Les factures se côtoient, plus qu’elles ne se mélangent. Les fonds grisés au crayon représentent aussi bien des visages d’héroïnes comics, des façades d’immeubles, des arabesques, des coupes anatomiques de boucherie, une femme endormie, une main brandissant fermement un morceau de charbon ou un calcul rénal gigantesque, des représentations urbaines et des formes simplement abstraites.
Superposée à ces fonds, des illustrations médicales peintes à la gouache colorée, dans les tons rouges, rosés et bleus se dégagent visuellement donnant de la profondeur aux images. C’est au docteur Frank H. Netter que Jim Shaw a emprunté ces dessins anatomiques. Mais à travers les yeux et la main de l’artiste, ces bouts de corps apparaissent maintenant monstrueux et humoristiques.
Un utérus avec des petits bras et des yeux coulants, ailleurs un foie métamorphosé en visage étonné, plus loin des ovaires affublés d’un regard loufoque, un intestin mutant et un visage déformé forment ici et là les zones colorées. C’est tout une imagerie médicale déjantée, digne d’un parfait hypocondriaque qui est proposée. Jim Shaw fait la part belle à l’association d’idées, procédé puisé dans les recettes classiques surréalistes qu’il emploie régulièrement. Des éléments très différents se rencontrent pour une multitude d’interprétations possibles.

Reprenant enfin un élément iconique de l’«Oisme», le dessin très réaliste Banyan Tree in Holes, entièrement réalisé au graphite, montre des «banyan», sorte d’arbres de vie, surgissant de trous, ici simples disques grisés. A la fois végétaux et organiques, ces arbres ressemblent à des nerfs, des artères autant qu’à des troncs tortueux. Ils n’ont pas de racines, ni de sens, seule la verticalité les caractérise et l’on ne sait s’ils poussent vers le haut ou vers le bas. C’est une métaphore de l’énergie vitale qui habite tout être vivant et qui se définit dans le connu et l’inconnu, le logique et l’absurde, le naturel et du supranaturel.

Jim Shaw tire une leçon de l’imagerie populaire américaine (BD, films ou cinéma) d’où la représentation fictionnelle permet une réflexion sur le réel. Puis il reprend l’association d’idées. Un procédé qui génère de puissantes opérations intellectuelles, des connexions inconscientes, qui crée des idées spontanées. Ce moyen permet à l’artiste de faire entrer le regardeur dans un univers extravagant, un pur imaginaire sans limites, sans frontières, un genre de monde parallèle régi par ses propres lois et qui nous instruit sur notre société.

Œuvres
— Juim Shaw, Stellaktite and Stellagmite, 2011. 18 planches de comics. Encre sur papier. 61 x 51 cm.
— Juim Shaw, Crystal Landscape, Banyan Tree and Octopus Temple, 2011. Acrylique sur toile et acrylique sur toile tendu sur panneau de bois. 305 x 732 cm.
— Juim Shaw, Banyan Tree in holes, 2011. Crayon sur papier. 140 x 188 cm.
— Juim Shaw, Anatomy Weird-ohs (Uterus, Octopus & Comic panel), 2011. Gouache et crayon sur papier aquarelle. 70 x 89,5 cm.
— Juim Shaw, Anatomy Weird-ohs (Dripping Coal Hand & Disease Face), 2011. Gouache et crayon sur papier aquarelle. 70 x 89,5 cm.
— Juim Shaw, Anatomy Weird-ohs (Intestine; Glasswoman & Airbrushing), 2011. Gouache et crayon sur papier aquarelle. 70 x 89,5 cm.
— Juim Shaw, Anatomy Weird-ohs (Dow Chemical & Hair), 2011. Gouache et crayon sur papier aquarelle. 70 x 89,5 cm.
— Juim Shaw, Anatomy Weird-ohs (Liverman, Woman’s Hair & Meat Chart), 2011. Gouache et crayon sur papier aquarelle. 56,6 x 76,2 cm.
— Juim Shaw, Anatomy Weird-ohs (Blake Hair-do; 3 columns 1 Beatnik fetus face), 2011. Gouache et crayon sur papier aquarelle. 70 x 89,5 cm.
— Juim Shaw, Anatomy Weird-ohs (Uterus), 2011. Gouache et crayon sur papier aquarelle. 70 x 89,5 cm.
— Juim Shaw, Anatomy Weird-ohs (Ovaries), 2011. Gouache et crayon sur papier aquarelle. 70 x 89,5 cm.
— Juim Shaw, Anatomy Weird-ohs (Can opener; Blake-St. Sebastian Crystal & Fish Face), 2011. Gouache et crayon sur papier aquarelle. 70 x 89,5 cm.

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