ART | CRITIQUE

The Third Mind

PIsabelle Soubaigné
@12 Jan 2008

Au Palais de Tokyo, «The Third Mind» nous livre le dernier épisode d’une réflexion menée autour du thème de l’exposition. Décloisonnement des catégories esthétiques et intellectuelles, cet événement rassemble une trentaine d’artistes choisis par Ugo Rondinone. Voyage au coeur de ses influences et de ses goûts, cette sélection constitue une oeuvre nouvelle, le fruit d’une alchimie qui s’opère entre de multiples rencontres.

Initiée par Tristan Tzara et les Surréalistes, la pratique du “cut-up” développée par Brion Gysin à la fin des années 1950 est adaptée au cinéma et à la peinture. La collaboration avec William S. Burroughs à la même époque donnera naissance à un livre, The Third Mind, dont les planches originales constituent «une tentative de fusion de deux âmes pour créer une troisième entité».
Le découpage et le collage de fragments de phrases dans un nouvel ensemble inattendu crée une ouverture, un champ de possibles à exploiter. Ugo Rondinone utilise à son tour cette méthode de travail et la transforme en dialectique de la rencontre. Il juxtapose ici différentes oeuvres afin de dessiner un paysage artistique complexe et imprévisible. C’est par le biais de différents thèmes et de quelques artistes que nous pouvons l’aborder.

Rapport au corps. Une voiture accidentée, entourée de photographies en noir et blanc nous attend à l’entrée de l’exposition. Ces clichés en noir et blanc, images de parkings désertés, nous laissent un instant perplexe et face à un récit assez énigmatique. Car Park de Sarah Lucas est le réceptacle d’une certaine violence. Si la majeure partie de ses productions condense un surplus d’agressivité, cette fascination est toujours sexuelle.
Que penser alors de cette installation? On regarde à nouveau les prises de vues qui recouvrent les murs. Ces endroits figés, vidés de toute présence humaine, nous mettent mal à l’aise. Probables décors de quelconques homicides, ils nous renvoient à notre propre vulnérabilité. Nous sommes exposés à un hypothétique danger. On presse le pas et on découvre la première salle.

Les têtes en bois, habillées de cuir, de Nancy Grossman nous confrontent d’une autre manière à la brutalité d’un propos similaire. Des pics, des harnais et des fermetures éclairs se substituent aux différentes parties de ces visages devenus anonymes. L’individu en tant que tel n’existe plus. Privé de ses sens, Il est instrumentalisé. Il devient l’objet de fantasmes subis où se mêlent à nouveau de manière ambiguë, violence et sexualité.

Plus loin, le travail de Sue Williams reprend les mêmes thèmes et montre le corps fragmenté et désordonné. Jambes, pénis en érection, poitrines et bustes aux positions suggestives peuplent ses acryliques et ses peintures à l’huile.
Mélange macabre et érotique, ces chorégraphies plastiques se veulent agressives et satiriques. Shoes est le théâtre d’une représentation voyeuriste. Un homme se masturbe au-dessus d’une paire de chaussures de femme. Nous sommes les témoins de cette scène privée, dévoilée au grand public et face à nos instincts les plus refoulés.

Références parcellaires au corps, “cadavres exquis”, tous ces assemblages de membres épars soulignent un discours récurrent dans l’espace investi pour l’occasion. Mis bout à bout, les propos singuliers de chaque artiste et leurs productions particulières entrent en échos et écrivent une autre histoire, celle d’un nouveau quotidien.

Si certains utilisent l’enveloppe corporelle comme médium, d’autres explorent différemment notre relation au monde. Cady Noland décrypte les médias en tout genre et utilise la presse comme objet d’étude sans émettre de jugement moral.
En critiquant la manière de vivre de ses compatriotes elle se pose en «anthropologue social» et tente de décortiquer la notion de rêve américain. Elle dissèque la société et ses contradictions, souligne le pouvoir des médias et ses dérives. Ses sérigraphies sur panneaux de métal exhibent de manière démesurée des unes de magazines. Elles reflètent aussi l’image du spectateur qui les contemple. Il fait alors partie intégrante de l’oeuvre.
Attiré par les faits divers, il devient consommateur de gros titres comme denrées périssables et s’inscrit dans un cercle vicieux. Il alimente le système pervers des journaux et éprouve du plaisir en se délectant de leurs scandales et, finalement, de ses propres travers.

Dans une autre salle, Andy Warhol détourne et cultive le potentiel de reproduction de l’industrialisation à outrance. Les boîtes de «Campbell’s soup» ou de lessive «Brio» trouvent leur pendant dans les Screen Tests installés au Palais de Tokyo.
Le thème est similaire. Ses vidéos de trois minutes présentent des visages d’amis comme des «stars fien puissance». Mais la succession des postes de télévision posés au sol et la démultiplication de ces portraits leur fait perdre toute identité. Elle les fait tomber dans l’anonymat. Ils se transforment à leur tour en objet de consommation devant lesquels on s’arrête quelques instants avant de reprendre notre visite.

On navigue de pièce en pièce, on revient en arrière pour profiter encore de ces juxtapositions hétéroclites. Et puis on se pose une dernière fois, on s’imprègne d’une atmosphère particulière au gré de notre pérégrination. La série de Watersäle, de Jean-Frédéric Schynder, nous livre un univers où le quotidien est figé dans le silence. Ces toiles, de même format, représentent des chaises et des banquettes vides de salles d’attente. Face à elles, nous sommes dans l’expectative d’une probable intrusion. Pourtant, la temporalité est suspendue. Seule notre déambulation imprime une durée dans cette succession immobile. Ces morceaux de pièces à vivre désertées, collés les uns aux autres, créent malgré eux une narration implicite. On cherche des points communs. Une poésie de l’incongru se dégage de ces intérieurs inconnus. Elle nous ramène à l’ensemble de l’exposition et nous rappelle le thème général de 3The Third Mind3.

Chaque oeuvre s’inscrit dans un tout qui le dépasse. La proximité de toutes les productions qui se côtoient ici, confronte et mêle leurs différences et leurs similitudes. De ces rencontres et cohabitations naissent de nouvelles identités insaisissables. Ces fluctuations déconstruisent les parois étanches trop souvent établies entre l’art et la réalité. Elles mettent en lumière les mutations schizophréniques et plastiques d’une matière sans cesse en devenir: la vie et l’humain qui l’habite.

Bruno Gironcoli
Ohne Titel, 2001-2002.

Ronald Bladen
Cathedral Evening, 1971.

Sarah Lucas
Car Park, 1997.

Brion Gysin et William S. Burroughs
The Third Mind Untitled (« W.R. Hearst, Jr »), 1965.

Nancy Grossman
Mary, 1971.

Laurie Parsons
Troubled, 1989.

Robert Gober
The split-up conflicted sink, 1985.

Karen Kilimnik
Swan Lake, 1992.