ART | CRITIQUE

The Silent Movie

PAugustin Besnier
@29 Oct 2010

Un film, une sculpture, un néon: la galerie Chez Valentin présente trois œuvres de Laurent Grasso, autour de la surveillance invisible et omnisciente. Points de vue cachés et présences latentes sont au cœur de ce travail, dont l’intention ostensible finit par trahir l’ambiguïté escomptée.

Silent movie est un film de 23 minutes tourné dans la baie de Carthagène, près de Murcia (Espagne), où se tient actuellement la 8e édition de la biennale d’art contemporain «Manifesta». Le choix du lieu a sans nul doute été motivé par celui de l’événement (l’artiste y fut invité), mais aussi par la thématique de cette édition — les échanges avec l’Afrique du Nord —, ici abordée par les rives d’une cité qui fut à la fois une base militaire ouverte sur la Méditerranée et un point de départ pour les migrations vers l’Algérie.

Les premières images situent le décor: le large, qui s’étend à l’infini, et la côte qui lui fait face, rocheuse, couverte d’une steppe où campent les vestiges d’une fortification — chemins, batteries et blocs d’artillerie qui dessinèrent les remparts maritimes de la ville — aujourd’hui désertée.

C’est cette ligne de défense que Laurent Grasso explore. Moins pour sa valeur documentaire que pour ce qu’elle recèle de miradors, de meurtrières et de refuges. Car c’est de points de vue et d’invisibilités qu’il est question: voir sans être vu, être vu sans voir, tels sont les enjeux d’une surveillance omnisciente mais invisible, face à cette mer exposée mais imprévisible.

Le rythme est lent, les plans sont longs et en majorité fixes. Nous croirions au diaporama, si leur succession n’était ponctuée de quelques mouvements de caméra (travelling remontant le flanc d’un canon, panoramique découvrant la baie, caméra littéralement «embarquée» s’approchant, au gré des flots, de la falaise) ou de motifs (vagues scintillant au soleil, végétation mue par le vent, bateaux glissant sur la mer).

Par sa lenteur, et surtout par son «mutisme», le film semble se placer à la jonction d’une réalité apparente (l’assaillant n’est pas là, et personne n’est là pour le guetter) et d’une réalité cachée, mystérieuse, chaque cadrage introduisant un point de vue qui suffit à faire sentir, dans ce jeu de champs et de contrechamps, une présence silencieuse.

Une poignée de plans réussit avec force à incarner la surveillance impalpable ou la latence d’un danger: notons ces quelques images où la roche et la végétation se fondent en un camouflage architecturé, ce travelling qui aborde la falaise et découvre une percée fortifiée scrutant, d’un œil vide, l’ennemi absent, ou encore ce plan de sous-marin à demi immergé, s’enfonçant silencieusement dans l’eau étincelante.

Le reste peine cependant à composer avec le lieu. Les procédés employés sont des plus élémentaires — des surcadrages répétés, des grondements sonores «inquiétants», des plongées «inspectrices» — et démontrent plus qu’ils ne perçoivent. Même le support argentique (les images ont été tournées en 16 mm) que Laurent Grasso utilise pour imaginer les choses, est ici peu exploité. L’artiste s’en tient finalement à affecter la réalité d’indices fictionnels redondants, quand il voudrait y déceler une sourde ambiguïté.

L’impression qui s’en dégage est celle d’un film qui dissout la saisie — au demeurant réussie — d’instants et de mouvements énigmatiques dans une cinématographie peu inventive, qui met clairement en scène ce qu’elle entend chercher. Les rares présences muettes qui s’y détectent se perdent alors dans le bruit d’une autre présence, celle de l’appareil, qui finit par colmater toutes les brèches qu’il croit ouvrir dans le visible.

Cette neutralisation se réitère entre les deux autres œuvres qui accompagnent la projection. L’une, une sculpture de terre dont on reconnaît sans peine le motif — la falaise, grossièrement ciselée, d’où se détache l’œil d’un blockhaus formé par polissage de la matière —, fait face à l’autre, un néon dessinant les mots «The Silent Movie». La matérialisation du point de vue caché, que l’artiste opère finement dans la première par un double traitement du matériau, se heurte ainsi à l’éclat d’un jeu synesthésique malheureux, où la problématique du film nous est livrée cousue de fil blanc.

Que ce soit à l’écran ou dans ce face-à-face, l’ambiguïté, si chère à Laurent Grasso, est maladroitement rendue univoque par les signes de son intentionnalité.

— Laurent Grasso, The Silent Movie, 2010. Film 16 mm sur support blu-ray. 23 min en boucle
— Laurent Grasso, Sans titre, 2010. Terre, piment, bois laqué. 127,5 x 55 x 55 cm
— Laurent Grasso, Sans titre, 2010. Gravure, encadrement en frêne. 35 x 43 cm
— Laurent Grasso, Visibility is a trap, 2010. Tirage baryté warmtone contrecollé sur aluminium, encadrement en frêne. 64 x 73 cm