PHOTO

The Clairvoyant, The Irrational, The Desperate

PGéraldine Selin
@12 Jan 2008

Des photographies-painting cinema, à la conjonction de la peinture et du cinéma, entre images et langage. Des gros plans de mains, de lèvres, d’oreilles, d’yeux pour interroger l’art et abolir les oppositions entre réalité et fiction.

La galerie Anne de Villepoix présente une série de photographies réalisées par l’artiste américain San Samore. Celui-ci pense son travail de photographie comme un mariage de la peinture et du cinéma qu’il nomme painting cinema. Il entend proposer des constructions non linéaires, parlant du montage en terme de juxtaposition, de collage d’images statiques, et citant La Jetée de Chris Marker (1963). La série Allegories of Beauty (Incomplete) en 1998 questionnait la production des «images de beauté» grâce à une technicité cinématographique faisant glisser les corps photographiés vers des bustes de l’Antiquité. Aujourd’hui, Pathological Tales et Schizophrenic Beauty superposent pupilles et lèvres dans un fondu acidulé.

Samore travaille beaucoup le plan rapproché ou le gros plan montrant des mains, des lèvres, des oreilles, des yeux, jouant sur l’indétermination comme celle du genre masculin ou féminin. Quand il choisit de photographier des visages, c’est, selon lui, «pour leur singularité, parce que c’est ce qui permet de les rendre universels». L’universalité en question est d’ordre temporel, elle va dans le sens d’une contemporanéité que Samore différencie de l’actualité. Des photographies nous sont contemporaines parce qu’elles suscitent des discours qui convoquent les théories de l’art, mettent en question la pensée de l’art, interrogent les valeurs esthétiques, éthiques de l’art et l’historicité de ces valeurs.

Une particularité de San Samore réside dans son questionnement du rapport entre image et langage. La série Descriptions mettait en scène de toutes petites photographies à côté de courtes descriptions dont «les phrases déterminaient les personnages» (Samore). L’artiste souligne le potentiel imaginaire de l’image — «Avec une image, on détient assez d’informations pour construire une multitudes de débuts, de milieux et de fins différents» — mais également la force du langage : «On peut ainsi écrire une histoire qui tienne dans une phrase» (La Lettre volée).

La juxtaposition de l’écriture et de la photographie amène l’artiste à réfléchir sur la traduction de ses textes en d’autres langues car «les mots traduits ont leur propre rythme». La traduction résulte non pas d’une transcription mais d’un travail du traduire, c’est-à-dire d’une prise en compte des domaines de la littérature et du langage, en même temps. De même, la relation entre le texte et l’image ne relève pas d’une transposition. Concernant The Sirens (1998), l’artiste fait la remarque suivante : «Je ne crois pas nécessaire de publier le texte et les images […] en même temps […]. Les images ne doivent pas être arrimées à des mots, parfois pesants, tandis que l’écriture a besoin de légèreté, d’être libre des particularités d’un visage ou d’un geste. Ce n’est pas un problème d’acuité de la description, mais peut-être d’une recherche de vérité» (La Lettre volée). Propos qui souligne la spécificité des pratiques. Et qui pointe le processus de l’écriture à partir de la photographie. Comment parler d’une photographie ? « Quel langage utiliser alors ? » (Casino Luxembourg).

Pour Sam Samore, la photographie est un lieu où s’annulent les oppositions entre réalité et fiction, entre figuration et abstraction. Et sa réflexion sur le rapport entre image et langage remet en cause la considération de la littérature comme fiction. Un texte peut construire une vérité qui est un rapport (et non une opposition) entre fiction et réalité, une transformation de données empiriques en langage.  

Sam Samore
The Failure of Reason, 2002. Photo couleur sur papier. 139 x 107 cm.
The Lovers, 2002. Photo couleur sur papier. 103 x 177 cm.
Pathological Tales, 2002. Photo couleur sur papier. 121 x 162 cm
Schizophrenic Beauty, 2002. Photo couleur sur papier. 106 x 184 cm.
Arousal of Blankness, 2002. Vidéo, 90 secondes, dimensions variables.