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The Black of well polished shoes

Depuis ses débuts dans un XXe siècle naissant, l’abstraction, contrairement à la figuration, a très vite évolué. Géométrique, lyrique, suprématiste, expressionniste, informelle, la peinture, libérée de la représentation, s’en est donnée à cœur joie. Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, les possibilités commençaient à se tarir et le monochrome se posait en radicalisme absolu. De jeunes rebelles s’en sont alors pris au cadre, à l’accrochage, au dispositif, à la toile: éventrements, lignes à n’en plus finir, peintures murales, murs peints à la couleur de la toile, projections en tous genres, toiles décrochées, froissées, punaisées… le tout jusqu’à épuisement du champ des violences possibles à pratiquer sur la toile.

Alors quoi de nouveau sous le soleil noir de Malevitch? Steven Parrino se proclamant le plus élégant des fossoyeurs du tableau, on pensait l’affaire bouclée. Mais voilà que la jeune génération prend la relève. Alors que Davide Balula laisse la nature se charger du travail dans sa dernière exposition Le Compas dans l’œil à la galerie Frank Elbaz, Jan Kämmerling effectue un retour aux sources… Un retour en arrière? Pas exactement.

Sa peinture est nouvelle sans être novatrice. Des toiles, bicolores, à la gamme chromatique limitée (rouges, noirs, gris, blancs), assemblent deux surfaces colorées dont une se détache par une forme triangulaire. Les tranches sont laissées brutes, accentuant la planéité de la surface peinte. Les peintures jouent légèrement de la brillance de l’une sur le mat de l’autre mais de manière assez neutre.

Ce triangle, qu’il décline aussi en plaque de métal peinte (Flèche), lui sert de repère à la manière du zip de Barnett Newman, l’intensité de la vibration en moins. Cette répétition formelle vient équilibrer la composition, lier les pièces entre elles et stabiliser l’ensemble des éléments.

Mais en dehors de ce jeu sur le signe, la pierre à l’édifice abstrait qu’il apporte est un travail sur le châssis. Ses toiles, quadrangulaires, ne sont pas orthogonales. Le fait qu’il place, la plupart du temps, la ligne de son triangle à l’aplomb implique que l’accrochage s’effectue de manière biaisée sur le mur. Cela permet ainsi d’inclure le tableau dans un rapport direct avec l’espace, devenant élément d’un ensemble constitué des autres tableaux, dans une mise en abîme de la relation constructiviste des œuvres elles-mêmes.

Ces inclusions multiples, cet assemblage quasi cinétique, est loin d’être inintéressant et amène à se détacher de la surface envahissante de la toile. De même, ses plaques d’acier au triangle découpé puis pliées pour un retour à la ligne parallèle forcée, dérivées de sa pratique picturale, complètent ce champ d’investigation.

Il n’empêche. Ce détournement du cadre apparaît rapidement comme une variation de plus sur la thématique de la torsion opérée sur chacune des parties du tableau et a du mal à s’imposer comme un geste fondamentalement pertinent de l’histoire de l’abstraction, puisque c’est sur ce terrain qu’il cherche à s’inviter.

Le dernier mot revient à ces derniers. Les titres des œuvres, Iceberg, Bird, Flèche, apportent une touche poético-figurative qui vient contraster la rigueur de la peinture. Ils introduisent surtout une lecture désuète et lourde des pièces. Une exposition à regarder, donc… mais à ne pas lire.

Liste des œuvres
— Jan Kämmerling, Iceberg I, 2010. Acrylique sur toile. 188 x 152 cm.
— Jan Kämmerling, Iceberg II, 2010. Acrylique sur toile. 188 x 152 cm.
— Jan Kämmerling, Iceberg III, 2010. Acrylique sur toile. 188 x 152 cm
— Jan Kämmerling, M. Kohlaas, 2010. Acrylique sur toile. 188 x 64 cm.
— Jan Kämmerling, Bird, 2010. Peinture sur aluminium. 50 x 70 cm.