ART | CRITIQUE

Texto de sala

PJulie Aminthe
@28 Fév 2012

Une galerie peut-elle devenir une œuvre d’art? La salle d’exposition est-elle un endroit neutre, ou un lieu influant sur les œuvres qu’il accueille? Quel rapport entretiennent les créations avec l’espace? Alex Reynolds, Gabriel Sierra et Jorge Pedro Nuñez tentent d’apporter un éclaircissement esthétique en s’emparant de la galerie Crèvecœur, exceptionnellement mise à nue.

L’exposition «Texto de Sala» se visite avec des écouteurs vissés aux oreilles. Alex Reynolds propose en effet un récit sonore qui commence dans la rue, en face de la galerie Crèvecœur.
Outre le bruit des voitures mêlé aux voix des passants qui sillonnent ce quartier très fréquenté, on est guidé auditivement par la voix de l’un des deux responsables de la galerie, Alix Dionot-Morani, qui évoque son activité tout en confiant le contenu de certains de ses rêves et souvenirs d’enfance. Ces derniers faisant écho aux créations de Gabriel Sierra et Jorge Pedro Nuñez.

La narration d’Alix Dionot-Morani est entrecoupée par la voix d’Axel Dibie, co-directeur avec elle de la galerie Crèvecœur. Tel un réalisateur de cinéma qui sait parfaitement ce qu’il veut obtenir à l’écran, Alex Dibie oriente la marche de l’auditeur aussi bien que son regard sur les œuvres en prononçant des termes comme «zoom», «travelling», «plan moyen», «cut», etc.

Le récit sonore inventé par Alex Reynolds, Jeanne, prend donc en compte l’ensemble de la galerie Crèvecœur: le voisinage, les galeristes, les créations exposées, etc.
Tout se répond et s’articule afin de souligner les liens étroits qui existent entre le monde et la pratique artistique, entre une galerie et les œuvres qu’elle propose au public.
L’auditeur observe, quant à lui, cet environnement interdépendant et profondément vivant à travers un point de vue narratif qui ne lui appartient pas, ce qui lui permet de fictionner le réel (pour mieux le penser?), et par là-même de s’inscrire physiquement et mentalement dans une démarche artistique qui se veut ludique et subjective.

De plus, Gabriel Sierra dénude l’espace physique de la galerie Crèvecœur en laissant apparaître, à divers endroits, les matériaux qui la composent (radiateur, prises électriques). Le visiteur a alors accès à ce qui lui est ordinairement caché: l’arrière-plan d’une salle d’exposition.
En ôtant quelques-unes des plaques en plâtre qui recouvrent les murs, Gabriel Sierra déshabille en partie la galerie Crèvecœur, et dévoile son caractère artificiel.

Même volonté chez Jorge Pedro Nuñez. Il a en effet troué d’autres cloisons afin de laisser entrevoir la nudité des murs gris en béton, très éloignés de la blancheur immaculée du décor usuel.
Fini le fard et les subterfuges, c’est le réel, le concret qui est mis en lumière.

La structure produite par Jorge Pedro Nuñez, Chambre avec vue, qui réutilise les ronds de plâtre sur des barres en acier inoxydable — les apparentant à d’étranges caches-vis, est contaminée par l’espace qui l’entoure comme par le récit écouté par l’auditeur.
Lorsque ce dernier se retrouve face à la structure, Alix Dionot-Morani lui raconte qu’il lui arrivait, la nuit, quand elle était petite fille, de sortir de son corps et de piquer sa sœur Jeannette avec une épingle. Coïncidence? Bien sûr que non.
Chambre avec vue garde cependant une certaine autonomie. Loin d’être une simple surface de projection, elle influence, dans un mouvement réciproque, le lieu qui la reçoit et la narration qui l’entoure.

Ainsi, la salle d’exposition ne représente pas un endroit neutre. Au contraire, elle «expose», revendique ses particularités, et devient un véritable objet artistique très éloigné du white cube habituel.

Et si la neutralité n’existait pas? Et si assumer les spécificités d’un lieu était le meilleur moyen de rendre hommage aux œuvres qu’il propose? Et s’il fallait que les deux parties entretiennent un dialogue au lieu de se regarder en chiens de faïence?
En se démasquant, la galerie Crèvecœur dévoile peut-être son positionnement sur l’art; un positionnement qui mérite d’être salué tant il a le courage de ses idées.

Oeuvres
— Gabriel Sierra, Untitled (Intermission, Entracte), 2012. Bois et peinture. Dimensions variables
— Alex Reynolds, Jeanne, 2012. Son. 4’23 »
—Jorge Pedro Nuñez, Chambre avec vue, 2012. Tiges en acier inoxydable et plaques de plâtre.

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