ÉDITOS

Tête à queue au Palais de Tokyo

PAndré Rouillé

S’il fallait résumer le chemin parcouru par le Palais de Tokyo au cours des quatre dernières années, on pourrait peut-être dire qu’il est passé de la notion de «création» à celle d’«émergence». Autant, au départ, il s’est affirmé avec force comme un «site de création contemporaine», autant aujourd’hui, au moment de l’exposition «Notre histoire… une scène artistique française émergente», la «création» semble s’effacer derrière la notion d’«émergence».
On avait d’abord cru, et simplement regretté, que cette notion vague, inscrite dans le titre même de l’exposition, était imputable à une mollesse lexicale, ou à une sorte de faiblesse théorique. Mais un panneau dédié aux entreprises mécènes et partenaires, placé à l’entrée de l’exposition, témoigne des faveurs, assurément réfléchies, dont cette notion paraît aujourd’hui bénéficier au Palais de Tokyo qui élève l’«émergence artistique [au rang de] concept stratégique du monde contemporain»

. Pas moins.

Supporté par une double rangée de logos d’entreprises, le texte du panneau (repris dans le catalogue) évoque un monde enchanté de collaboration de tous au profit de tous, un monde où une sainte alliance entre le Palais de Tokyo, les mécènes et les partenaires «permettrait d’ouvrir l’art au plus grand nombre et d’ancrer sa pertinence au cœur de la société».
Un vœu généreux appuyé par ce slogan d’apparence très positive: «Donnons à l’art les moyens de s’ouvrir au plus grand nombre».

La redondance du texte (voir ci-après) confirme que le «site de création contemporaine» s’est bel et bien métamorphosé en «une plate-forme d’échanges et un activateur d’idées qui explore la convergence entre émergence artistique et émergence économique».
La métamorphose réside dans le fait que la «création contemporaine», fût-elle artistique, ne se confond nullement avec l’«émergence artistique», et moins encore avec l’«émergence économique».

Créer, ce n’est pas émerger !
Et l’objectif d’un établissement comme le Palais de Tokyo ne devrait pas être d’ouvrir l’art au plus grand nombre, mais au contraire, d’ouvrir le plus grand nombre à l’art.

A l’opposé de la création, l’émergence désigne plutôt l’apparition, la manifestation, la sortie de quelque chose de déjà-là, de déjà formé. Le passage d’un milieu, ou d’un état, à un autre. Un rocher émerge de l’eau à marée basse ; un artiste émerge sur une scène artistique quand il accède à la reconnaissance, quand il passe de l’ombre de l’anonymat aux feux du succès.

Créer, c’est tout autre chose. C’est inventer, entre continuité et désordre, sans reproduire ni imiter, et de façon toujours inouï;e, des manières de capter des forces — des intensités du monde — dans un matériau, ou un agencement singulier de matériaux. Non pas «imposer une forme à une matière, mais élaborer un matériau de plus en plus riche […] apte à capter des forces de plus en plus intenses» (Deleuze-Guattari).

La notion d’émergence mobilisée au Palais de Tokyo ne contient pas, comme la création, cet aspect de capture des intensités du monde dans un matériau singulier.
Aussi floue soit-elle, cette notion semble là concerner les artistes plutôt que les œuvres, comme si les préoccupations s’étaient déplacées de la «création» à l’«émergence», des œuvres vers les artistes ; comme si l’attention des débuts accordée aux productions et aux faire artistiques (la création) s’infléchissait aujourd’hui vers une politique des artistes, dans une perspective de starisation.

Enfin, l’éloge de «la convergence entre émergence artistique et émergence économique» aboutit à la marchandisation de l’art exprimée par ce slogan extravagant: «Donnons à l’art les moyens de s’ouvrir au plus grand nombre».
Ce slogan traduit tout simplement la volonté d’adapter l’art aux demandes, aux attentes, aux goûts, aux niveaux de compréhension et de tolérance du public, c’est-à-dire de soumettre l’art au régime de l’offre et de la demande propre aux marchandises ordinaires.
C’est en fait l’abolition de la singularité de l’art et de son rôle qui est ici programmée.

De même que l’écrivain n’écrit pas sans «inventer dans la langue une nouvelle langue, une langue étrangère en quelque sorte» (Deleuze), l’artiste ne crée pas sans inventer dans l’art un autre de l’art, en rupture avec les configurations admises et éprouvées.
Capter des intensités du monde, extraire de nouvelles visibilités des choses, produire des évidences inouï;es, est impossible sans création, sans l’invention de nouveaux parcours dans les choses et le monde, ce qui, en art, passe par de nouveaux agencements de matériaux, de formes, de démarches.

Mais, à bousculer ainsi les cadres ordinaires de compréhension, les modes de production du sens, les régimes du sensible, et les manières de voir et de faire voir, la création, parce qu’elle est différence et altérité, risque de susciter chez le «plus grand nombre», l’incrédulité, le trouble, ou l’hostilité. Rarement l’adhésion immédiate.

Vouloir ouvrir l’art aux attentes ordinaires reviendrait à le rabaisser au niveau des marchandises, à abolir l’altérité par laquelle il parvient à capter quelque chose du flux tourbillonnant du monde.
Reste une mission démocratique, celle d’un établissement public : ouvrir le «plus grand nombre» à l’art…

André Rouillé.

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Saâdane Afif, Lost World, 2006. Exposition «Notre histoire…», Palais de Tokyo. Courtesy l’artiste & galerie Michel Rein. © Palais de Tokyo/Kleinefenn, 2006..

Texte
(Catalogue de l’exposition «Notre histoire…», p. 252)
«Si aujourd’hui [les sponsors et partenaires] soutiennent le Palais de Tokyo, c’est parce que l’émergence artistique constitue un enjeu pour la société : ce qui émerge aujourd’hui, il faut savoir le détecter pour inventer notre avenir.
En associant leur image au Palais de Tokyo et en soutenant sa programmation, les mécènes et les partenaires permettent d’ouvrir l’art au plus grand nombre et d’ancrer sa pertinence au cœur de la société.
Le Palais de Tokyo est une plate-forme d’échanges et un activateur d’idées qui explore la convergence entre émergence artistique et émergence économique.
Inspirateurs de nouvelles tendances et éclaireurs de notre temps, les artistes apportent au monde une vision prospective et un désir de découvertes.
Le Palais de Tokyo conjugue ces multiples pour que l’art contemporain soit l’affaire de tous. Créé pour jeter des ponts entre les différents territoires, le Palais de Tokyo propose une nouvelle géographie de l’innovation et fait de l’émergence artistique un concept stratégique du monde contemporain.
Donnons à l’art les moyens de s’ouvrir au plus grand nombre.»