ART | CRITIQUE

Tacita Dean

PHélène SirvenTacita Dean
@12 Mai 2005

Filmer en super 8 et en plans fixes des êtres et des choses ordinaires.

Le parcours proposé invite le spectateur à accomplir une sorte de voyage qui l’implique tout en le tenant délicatement à distance. Les formes textuelles, iconiques, filmiques de Tacita Dean sont fondées sur des faits divers étonnants et sur sa biographie; elles se développent selon des modes plastiques variés, cohérents, poétiques, mélancoliques (dessin, film, photographie). Ainsi, la trilogie dont le héros est Boots, cet ami exceptionnel, résonne comme un panorama architectural où vides et pleins s’accordent au fil de la déambulation lourde, scandée du vieil homme. L’étirement du champ de vision se mesure aussi à l’aune de l’histoire de ce lieu encore somptueux. Boots raconte des histoires, avec quelques variations (selon la langue qu’il emploie), dans la solitude de souvenirs ravivés par des détails : marbre, fenêtre, escalier… Il regarde, il marche, il s’arrête, il repart, il traverse des pièces vides, dans la lumière, dans l’ombre, on entend sa voix. À recherche des liens entre l’anonyme et l’intime, Tacita Dean utilise le film, le dessin, la photographie, les aléas du texte et de l’inscription pour solliciter notre regard, notre mouvement, notre capacité de déplacement, pour ne pas dire d’orientation. Les grandes salles de des collections permanentes du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris répondent justement à son projet, car elles peuvent également contenir ces petites chambres de projection où le temps façonne les images.
Les rencontres de hasard fabriquent des pensées, des lieux habités par d’indispensables rêveries. Tacita Dean produit de la mémoire, elle construit avec finesse et rigueur des formes plastiques qui accueillent une méditation active, une enquête sur ce qui sépare le réel de l’apparition fugace des coïncidences. Difficile de ne pas évoquer une mort rodeuse, dans ces documents singuliers, mais l’artiste est là pour en faire quelque chose qui résiste, une trace, un souffle de vie. Le rayon vert sera-t-il perçu ou juste imperceptible ? Les personnes anonymes des photographie tchèques sont-elles encore de ce monde ? Les restes de l’œuvre de Marcel Broodthaers n’ont-ils pas une fois encore indiqué le dérisoire passage du temps et la cruauté du désir de reconnaissance ? Le palindrome (qu’il soit titre de l’œuvre ou construction de mots) interrogerait-il la vanité des symétries et des renversements ? Et ce naufrage à la craie en hommage à Broodthaers (Chère petite sœur ) que réserve-t-il ? La carte postale, cette modeste passagère du temps et des affects, raconte sans tout dire, elle transmet un peu d’humanité dans le champ provisoire des tentatives et des espoirs. Tacita Dean, chineuse poétique, observatrice des interstices et des étendues, a donné dans cette exposition un ensemble très maîtrisé de l’espace et des images, des sons qui structurent notre regard, nos sens, notre inconscient. Le surgissement et l’errance sont ici des guides qui nous entraînent vers des archives insoupçonnées. L’œuvre de Tacita Dean sait révéler, grâce au jeu subtil d’univers complémentaires, une sorte d’«insoutenable légèreté de l’être».

Tacita Dean:
— Œdipus, Byron, Bootsy, 1991. Dessin.
— Boots, 2003. 3 films (versions anglaise, française et allemande). Chaque film: couleur, 16 mm, anamorphique, son optique, 20 minutes. 3 espaces, dans chacun : projection, écran, en boucle.
— Before the fact…, 1991. Dessin.
— Palindrome, 2002. Pages volantes encadrées provenant de 5 quotidiens (Süddeutsche Zeitung, The Guardian, The Guardian Europe, de Volkskrant , Het Belang Van Limburg). 65 x 240 cm.
— Washington Cathedral, 2002. Photographies trouvées. 142 cartes postales mesurant chacune 14 x 9 cm. 2 parties. Façade sud : 81,2 x 86 cm. Chœur : 92 x 82,5 cm.
— Chère petite sœur, 2002. Craie sur tableau noir. 2 parties mesurant chacune 244 x 488 cm.
— It’s a Great Life If You Don’t Weaken, 2002. Carte postale encadrée. 21,6 x 15,8 cm.
— Diamond Ring, 2002. Film couleur, 16 mm, 6 minutes, en boucle.
— Czech Photos, 1991-2002. 326 photos noir et blanc. 7,7 x 10,7 cm chacune. Présentées dans un fichier en bois, avec table et chaise.
— Czech Footage Sequence, 1991. Triptyque. 3 dessins.
— Parrot, 2002. Photographie couleur trouvée encadrée. 36 x 29 cm.
— Section Cinema, 2002. Film couleur, 16 mm, son optique, 13 minutes, en boucle.
— The Green Ray, 2002. Film couleur, 16 mm, muet, 2 minutes 30, avec bouton déclencheur.
— Pie, 2003. Film couleur, 16 mm, couleur, son optique, 7 minutes, en boucle.

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