DANSE

Sweet Mambo

PKatia Feltrin
@26 Jan 2009

Ponctué de courts extraits de musiques populaires et de solos, Sweet Mambo offre, sous la forme d’un zapping, l’échantillonnage de l’œuvre de Pina Bausch centrée sur les rapports homme-femme. Une comédie de Victor Tourjansky, projetée sur de grands voiles, plante le décor de ce théâtre sentimental.

Une danseuse rompt progressivement le silence en actionnant le son d’un bol tibétain. Un danseur au sol tourne autour d’elle. La question du cercle vicieux des rapports hommes-femmes semble invoquée d’emblée. L’homme rampe, s’efface sous une dominatrice Regina qui, fièrement, s’exclame : “Je m’appelle Regina ! N’oubliez pas ! Regina !” Les interprètes clament leur identité, estompant ainsi la distance entre leur rôle et leur propre vie. “En réalité ce que j’aime, c’est surtout réussir à extraire de chaque personne ce qu’elle a de particulier, et c’est beau de le découvrir ensemble”, confie à ce sujet Pina Bausch.

Son organisation de symptômes dans une scénographie de voiles se compose d’une enfilade de solos perturbée parfois par l’arrivée de deux hommes ou la voix stridente de Nazareth Panadero qui hurle deux fois : “La vie c’est comme à vélo, ou tu roules ou tu tombes”. La tigresse Regina menace le public : “Vous n’avez pas encore vu comme je peux disjoncter. Je pourrais presque tuer quelqu’un. Je suis complètement tarée, complètement à côté de la plaque.” Tandis qu’un homme se blottit dans le coude d’une femme et s’adapte à ses contours. Des ombres derrière le rideau sont visibles dans leur attente scénique. Lascivement, Julie Shanahan entame un solo dans l’une de ces robes longues de satin propres à l’univers de Pina Bausch.

Le rideau absorbe le corps d’une danseuse au sol. Une femme sur les genoux d’un homme regarde à travers des jumelles et crie : “Oh oui bravo !”, puis s’agite comme si elle faisait l’amour. “Bravo Ola !”Avec sa voie de perruche accidentée, Nazareth poursuit : “Ma grand-mère a cherché ma mère dans la forêt. Elle l’a trouvée mais trop tard et c’est comme ça que je suis venue au monde”. Julie Chahanan, elle, est portée par deux hommes. Ils font des allers-retours en diagonale. Elle hurle à répétition.

Une femme en noir endeuillée se caresse la tête, reprend les gestes de Pina Bausch : une longue séquence de bras déployés comme des ailes d’échassier, le retour au plexus solaire, l’élan naturel des circularités, l’incessant mouvement qui en entraîne un autre, l’abandon, le retour sur soi. Puis c’est le moment des baisers masculins sur le dos des femmes dénudés. L’homme définit les femmes autour de lui : “Julie universelle”, “lipstick”. Il cherche l’identité de chacune au lieu de parler de la sienne.

Avec une grande dextérité, Julie en dansant avec trois hommes, se balance le contenu d’un seau d’eau, arrivée à terre. Profitant de sa question “Do you under-stand me ?”, elle mime des postures lubriques liées aux mots : “Under-stand” devient ainsi : viens te placer sous moi pour faire l’amour.

Une chaîne d’hommes à quatre pattes rebondit avec souplesse.  Les filles, sorties du rideau, les rejoignent. La fin du spectacle offre son premier solo masculin. Julie est renversée régulièrement par une table portée par deux hommes, toujours dans la même diagonale. Elle hurle encore.
A deux reprises, il y a aussi le bal, les tenues de soirée, les coupes de champagne.

Cette répétition reprend le thème de la circularité du prologue de Sweet Mambo. La vanité et les déflagrations individuelles par le biais de solos zapping sont mis en exergue, le sempiternel besoin d’amour qui s’empêtre, également, dans des effets de style bien souvent épuisés. Mais René Char n’écrivait-il pas que « l’acte est vierge même répété” ?

— Mise en scène et chorégraphie : Pina Bausch
— Interpètes : Regina Advento, Andrey Berezin, Daphnis Kokkinos, Nazareth Panadero, Helena Pikon, Julie Shanahan, Julie Anne Stanzak, Michael Strecker, Aida Vainieri
— Décor et vidéos : Peter Pabst
— Collaboration musicale : Matthias Burkert, Andreas Eisenschneider
— Collaboration : Marion Cito,Thusnelda Mercy,Robert Sturm