PHOTO | CRITIQUE

Suzanne Lafont

PIsabelle Davy
@12 Jan 2008

Par la photographie et la sérigraphie, Suzanne Lafont procède à une double interrogation: celle du sublime inspirée de l’immobilité pensive des personnages de Vermeer et des lumières de La Tour; celle des rapports entre le texte et les images, entre film et caricature.

Embarras (grandes photographies en couleurs, personnage grandeur réelle). Un homme est en prise avec une chaise. Souliers de cuir astiqués, pantalon de velours brun, tête couverte d’un bonnet noir et veste sombre, il paraît avoir du répondant et pourtant… Il est dans l’«embarras». Il semble éprouver des difficultés avec cette chaise pliable de toile claire et de bois léger. Chaque photographie, imbrication de plusieurs vues, multiplie les éléments de l’objet dans lequel l’homme est empêtré, de l’objet dont la fonction est d’assurer son assise, sa stabilité. Autant de configurations témoins de ce qui s’avère être un embarras au sens propre comme au sens figuré. Dans le noir profond d’un Caravage, un homme se débat avec la clarté d’une chaise.

Voisins. Au moyen de la sérigraphie, Suzanne Lafont revisite la peinture occidentale. Par le cadrage, la composition, la couleur, la lumière et l’attitude des personnages, l’artiste traite de l’«absorbement» en peinture, thème qui marque les XVIIe et XVIIIe siècles et constitue une véritable tradition (Michael Fried, La Place du spectateur, esthétique et origines de la peinture moderne, Gallimard, 1990). Chaque image est insérée dans un cadre fin de couleur beige qui souligne le cadrage de la fenêtre représentée, non pas fenêtre ouverte sur le monde (fenêtre albertienne) mais lien entre deux mondes qui fait d’un individu un «voisin».

On pense au sublime de Vermeer par l’immobilité pensive des personnages et le mystère en surface. Le personnage est absorbé dans une activité quotidienne comme cette femme qui porte toute son attention sur un coffret de bois qu’elle tient entre les mains. Il est aussi absorbé dans la lumière, par quelque chose qu’on n’arrive pas à situer, sublime de lumière et de vide.

Une autre peinture du XVIIe siècle peut être évoquée, celle de Georges de La Tour, les rouges éclairés par la flamme de la bougie de personnages en contemplation. Chez Suzanne Lafont, un homme vêtu d’un lainage se penche à la fenêtre, ou une femme qu’on peut voir à travers la fenêtre essuie de la vaisselle. Dans les deux cas, le corps prend place au sein d’une surface rouge mise en lumière par l’éclairage d’une simple ampoule électrique suspendue. Avec cette série des Voisins, l’artiste opère une mise en question du sublime. Par les bandes noires qui découpent la surface, et qui pointent l’invisibilité, il y a une mise à distance de la surface, de ce mystère qui existe en surface.

La série des Episodes interroge les relations entre le texte et l’image par la juxtaposition de sérigraphies de petit format (50 x 33 cm), la plupart en noir et blanc, chacune marquée d’un mot, l’ensemble constituant une frise située à hauteur des yeux. L’initiale du mot est inscrite avant le mot sur l’image, la lecture de ces lettres initiales construit un mot qui donne son titre à la frise : «Variable», «Ordre», «Rien». La disposition évoque la juxtaposition des photogrammes, tandis que les mots apparaissent un peu comme des légendes ou l’écriture d’un scénario. Le rapport au film est souligné par l’image récurrente de l’ombre d’un personnage qui se profile sur un mur, clin d’œil à Hitchcock. Il y a parfois concordance entre le mot et l’image, et même redondance, ou au contraire dissonance. Dimension humoristique par cliché ou ironie. Hitchcock semble cité aussi pour son croisement des registres de la peur et de l’amusement.

Par une variété de relations entre le texte et l’image, Suzanne Lafont met en scène le caractère épisodique des choses et l’instabilité des phénomènes et des situations.

Suzanne Lafont
Episodes. Sérigraphies sur PVC, 50 x 33 cm chacune : Variable 1 et 2 (8 éléments) ; Ordre 1 et 2 (5 éléments) ; Rien 1 et 2 (4 éléments)
Embarras 1 à 5, 2001. Photographies couleur, 200 x 163 cm
Voisins 1 à 7, 2001. Sérigraphies sur PVC, dimensions variables
Accidents I et II, 2001. Sérigraphies sur papier, 200 x 163 cm.