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Sur la ligne

09 Fév - 23 Fév 2015
Vernissage le 09 Fév 2015

Pour sa série photographique Sur la ligne (1994), Michel Vanden Eeckhoudt s'est intéressé à la frontière franco-belge, une frontière extrêmement artificielle qui ne s'appuie sur aucun élément naturel. Entre compassion et ironie, il a cherché à enregistrer et interroger cet espace indécis, marqué par la circulation des hommes et les projections mentales.

Michel Vanden Eeckhoudt
Sur la ligne

Toute frontière fait front, ce qui se déduit de l’étymologie. Nous imaginons trop vite une frontière sous la forme d’un mince trait, celui que montrent les cartes de géographie. En réalité on a toujours affaire à une profondeur: celle d’un territoire indécis, relevant d’appartenances incertaines. Dans l’usage de la langue française, le pays de frontière a précédé la frontière elle-même. C’est même pourquoi il y faut places fortes et troupes de douaniers pour rétablir une logique binaire, en blanc et noir: par delà, c’est chez eux, par deçà, chez nous…

Le cours de l’histoire européenne nous reconduit pourtant aujourd’hui à moins d’assurance dans de telles divisions et à plus de respect pour les contiguïtés. Le regard de Michel Vanden Eeckhoudt enregistre ainsi le paysage partagé qui a subsisté sous la ligne de partage. Et pour cause: il existe peu de frontières aussi peu naturelles que celle qui sépare les territoires belges et français. Cette vaste plaine, à la fois picarde et flamande, est restée longtemps ouverte aux quatre vents — et trop souvent aux vents mauvais des invasions, des guerres toujours renouvelées. Plus qu’ailleurs, la décantation nationale y a été laborieuse, au gré de lointaines capitales. Des siècles d’Europe ont pris ces champs de betteraves pour leurs champs de bataille. Mais ils n’ont pu faire qu’un même paysage n’y reste à demeure, habité par une même culture.

Rien de guerrier: un plat pays de terres détrempées, aux cieux immenses, aux mêmes maisons basses et briques peintes. Un pays qui sent la dureté de l’effort, et même la cruauté de la première industrialisation. Un pays de plaisirs aussi, pour qui sait les observer. Plaisirs d’air, plaisirs de terre. Les pigeons des colombophiles jouent à saute-frontière sans le savoir. Les kermesses battent le sol indifféremment en haut et en bas de la démarcation. Un même décor de prospérité en-allée semble appeler les mêmes jeux qui se glissent dans les interstices d’un monde moderne qu’on devine plus qu’il ne se monte. Toute la vie semble s’être réfugiée dans les visages. La solitude est là mais aussi la chaleur du groupe (peut-être est-ce pourquoi cette région a produit tant de champions cyclistes).

Michel Vanden Eeckhoudt s’est intéressé à cet espace indécis, transfrontalier à tous les sens du terme, entre un monde qui n’existe plus et un autre qui n’existe pas encore, entre celui qui semble exister et celui qui existe quand même. Mais la vie, la vie vivace, comme on dit, est là. La plage où la marée n’en finit pas de digérer les vieux rotins est la même que celle sur laquelle un ouvrier s’exerce à l’art subtil du cerf-volant. Un masque inutile grimace dans une rue déserte. Un douanier de Risquons-Tout attend placidement la fermeture de son bureau d’octroi…
On a tout dit sur ce que les Français appellent — jusque dans le nom républicain du département lillois — le Nord et qui se prolonge jusqu’au sud de la Belgique. Sa longue histoire, sa puissance industrielle passée, sa possible renaissance. On a trop oublié de rappeler que c’était aussi un pays de rêveurs. Les deux pieds fermement plantés au-dessus de l’ultime frontière, entre rêve et réalité. C’est ce même pays qui a fait Matisse et qui a fait Magritte. À nous de le voir.

Gérard Dupuy