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Structures de pouvoir, rituels et sexualité chez les sténodactylos européennes

29 Avr - 24 Juil 2010
Vernissage le 29 Avr 2010

Ce projet à plusieurs volets prend pour point de départ la figure de la mère de Lili Reynaud-Dewar, qui exerça le métier de sténodactylo. L'artiste combine élément autobiographique, références modernes, exotiques à une histoire de l'art qu'elle encense et met paradoxalement violemment à l'amende.

Lili Reynaud-Dewar
Structures de pouvoir, rituels et sexualité chez les sténodactylos européennes

«Quelques sténodactylos (…) pourraient elles s’amuser à reproduire les mécanismes ordinaires de la domination et du pouvoir pour s’en moquer et le dévoyer ? Pourraient-elles se révolter entre elles, avec quelques décennies de décalage ? Une fable de rétrofiction est elle possible ?».

«Rétrofiction»: ce terme, ailleurs galvaudé, est employé par Lili Reynaud-Dewar pour définir un véritable projet artistique, celui de contribuer à une relecture critique du monde et de son Histoire par le biais de la production de fictions, d’objets et de discours symboliques venant parasiter les récits établis, imprimés. Tel David s’attaquant au Goliath de millénaires d’histoire façonnés par une vision occidentale et principalement masculine, Lili Reynaud-Dewar s’attache à rendre le pouvoir à des figures soigneusement sélectionnées, dans des cadres qu’elle façonne de manière obsessionnelle, consciente que les contextes, «ces choses qui se présentent de face, sans profondeur», sont les ultimes trépanateurs des individus qui les habitent.

Le travail de Lili Reynaud-Dewar serait alors sans doute de construire des endroits «où il est possible de se mouvoir», à l’image de la cage de l’exposition, faite de bambous fragiles et aux barreaux si lâches qu’il n’est même pas besoin de porte. Façon de proposer une réalité imaginaire où le choix d’être asservi serait volontaire, proposé. «Structures de pouvoir, rituels et sexualité chez les sténodactylos européennes», entamé en 2009, est constitué de plusieurs volets, toujours en cours, et dont sont issues les oeuvres présentées dans l’exposition.

On découvre ici plusieurs femmes, celles, anonymes, dont on ne connaîtra que les mains agiles et efficientes, et celles qu’on identifiera immédiatement: Mary Knox, performeuse fétiche de l’artiste, rencontrée dans une boîte de nuit de Glasgow en 2001, et la mère de l’artiste elle-même. Car ce vaste projet prend ouvertement pour point de départ la figure de la mère de l’artiste, qui exerça le métier de sténodactylo. L’alliance étrange, au sein de ces fables, de l’autobiographie la plus triviale et d’une réflexion sur le cycle et la répétition, poussée à son stade le plus ambitieux à ce jour chez l’artiste, permet de mettre en lumière quelques aspects cruciaux du travail de Lili Reynaud-Dewar.

Tout d’abord, une imbrication littérale et toujours plus forte de l’art et de la vie, mais soigneusement mise en scène: car Lili Reynaud-Dewar est une control freak qui ne laisse jamais rien au hasard, et souhaiterait que les choses n’arrivent que parce qu’elle les a autorisées à le faire. Ensuite, une mise en exergue des relations de pouvoir et de dépendance engendrées par les relations étroites avec ses nombreux collaborateurs, l’artiste ayant avoué elle-même aspirer à vivre et penser conformément au système de la troupe.

Enfin, avec cette sorte de culot à insister très, très fort pour que les choses se fassent et que le pouvoir de l’art sur la vie advienne de façon effective, une grande intelligence conceptuelle, à rebours (ou en appui, au choix) de l’intuition. En effet, Lili Reynaud-Dewar, avec le détachement émotionnel qui la caractérise lorsqu’il s’agit de travail (car l’art est un travail aussi), utilise sa mère comme un symbole de la matrice originelle, lui permettant de concilier littéralement, de façon magistrale, un essentialisme auquel elle répugne (quoi de plus essentialiste que la réalité de la génétique ?) et la perméabilité des identités et des rôles à laquelle elle aspire.

Elle balaye ainsi les critiques qui ne voudraient voir, dans son utilisation prolifique de signes identitaires lui étant radicalement étrangers, que la manifestation d’un opportunisme assorti de facilités pour le maniement de ce «business du symbolique» de l’art contemporain, et pose les bases d’une réflexion complexe sur la notion même d’origine. Une fois ce tour de force conceptuel mis en place, tout est dit: la sensualité des couleurs étalées à même la peau par ces deux femmes aux beautés dissonantes, les vêtements masculins combinant occidentalité et exotisme, la rigueur des cadres opposée à la sensualité des couleurs primaires, la tendresse des gestes et des rituels associés à l’élégance froide des machines et des miroirs.

On reconnaîtra, n’en déplaise à ses détracteurs, la patte quasi-picturale de Lili Reynaud-Dewar, sa façon de combiner références modernes, exotiques à une histoire de l’art qu’elle encense et met paradoxalement violemment à l’amende, et on se laissera glisser dans le vertige de la matrice, du rite, du décor. On méditera sur les signes sténodactylographiques épars présents dans l’exposition comme sur les ruines de quelque civilisation disparue, dans laquelle les données de pouvoir ont peut-être été autres, plus attentionnées, plus justes, à l’image de ces cages où il suffirait de se glisser pour jouir enfin d’une domination volontaire. Ou pas: car Lili Reynaud-Dewar laisse toujours planer le doute sur l’issue des «rétrofictions» ainsi produites: si les choses peuvent être rejouées, elles pourraient l’être en pire.

critique

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