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Steve McQueen

PMuriel Denet
@15 Nov 2008

Deux artistes britanniques se succèdent chez Marian Goodman. Tacita Dean cède le pas à Steve McQueen, qui, économe dans les formes comme dans les moyens, se glisse dans la configuration de l’exposition précédente.

Le rez-de-chaussée est ainsi resté plongé dans le noir, le projecteur 16 mm occupe la même place, seules les chaises ont disparu. L’image projetée au mur, quoiqu’un peu plus grande, a gardé le même format oblong. Mais la traversée de la Manche dans laquelle nous embarquait Tacita Dean est venue s’échouer à la station de métro Rayners Lane.
Le plan est fixe, parfaitement frontal, ne cadrant d’un mur londonien qu’une poignée de briques grandeur nature. Le projecteur ronronne, l’image tremblote un peu, les imperfections de la pellicule sont les seules variations notables.

Face à cet écran redondant, un mur sur un mur, qui fait littéralement barrage, le spectateur passe, descend au sous-sol où une seconde projection l’attend. Cette fois, dans un cadre serré qui lui coupe la croupe, c’est une carcasse noire de cheval, foudroyé peut-être, étendu dans une prairie vert printemps, qui s’offre au regard.
La bise fait frémir herbes et fleurs des champs, les insectes volètent dans la lumière, impuissants à émouvoir cette masse inerte. À l’œuvre, une lente décomposition définitivement invisible.

Le temps, celui qu’il faut prendre pour en sentir le passage à l’échelle du présent, est encore au cœur de la dernière projection: des diapositives cette fois, enchaînées dans un très long et lent fondu, qui fait que l’action, minimale et incongrue — une bicyclette s’enfonce dans l’onde claire —, n’est qu’à peine sensible.
Les deux tiers bleu ciel de l’image miroitent du moutonnement des nuages, tandis que l’autre tiers, sombre, est déchiqueté par l’ombre portée des feuillages. L’ensemble mouvant s’interpénètre dans de somptueuses compositions abstraites, dans lesquelles deux cercles et une armature noire plus ou moins perceptible rappellent la bicyclette.

Sans horizon, sans ligne de fuite, cette exposition propose un arrêt sur image liquide, qui coule, sans que rien ne se vide ni se remplisse. Dehors, l’agitation urbaine d’un samedi après-midi, les tempêtes boursières et les menaces de récession, les grondements de guerre et de révolte sociale, le temps, chiffré, mesuré, oublié, qui viennent buter sur le silence des images : lenteur, suspens, mort, dans le cliquetis de machines obsolètes.

Dans les soutes de la ville, une impasse est palpable. La fuite est ailleurs. Une fois de plus, Steve McQueen parvient par ces formes impassibles du plan fixe et serré, «qui échappe[nt] des mains comme une savonnette», à les saturer d’un hors champ exorbitant.

Steve McQueen
Rayners Lane, 2008. Projection film 16 mm, couleur, silence. Boucle continue, 11 minutes
Running Thunder, 2007. Projection film 16 mm, couleur, silence. Boucle continue, 11 minutes
Current, 1999. Diapositives couleur 35 mm, rétro projection continue.