ART | CRITIQUE

Stephen Dean

PEtienne Helmer
@12 Jan 2008

L’univers de Stephen Dean est un monde à deux dimensions: la couleur et le mouvement, qui composent dans deux œuvres présentées à la galerie Xippas, Target et Grand Prix, un dispositif non pictural sur la peinture et sur le cycle génération-destruction.

Les œuvres de Stephen Dean exposées actuellement à la Galerie Xippas — Target et Grand Prix — utilisent deux composantes essentielles de la peinture: la couleur et le mouvement, dans deux dispositifs non picturaux qui se répondent de manière à la fois complémentaire et distincte, et qui évoquent deux conceptions de la vie comme mouvement.

La couleur était déjà l’un des sujets principaux de la vidéo Pulse (2000-2001), réalisée à partir de séquences d’une fête consacrée à la couleur en Inde. Elle était aussi centrale dans l’aquarelle Mots croisés (1996): les cases de la grille accueillaient non des lettres mais des couleurs. Et dans Volta (2002-2003), la réitération fractale ou kaléidoscopique d’une forme — ici l’individu dans une foule — servait de support à la variation et au chatoiement des couleurs, par l’identité et la différence de sa répétition.

Target est une série de dix-huit cibles circulaires, collées sur un fond blanc et carré. Toutes sont obtenues par le déroulement puis le «ré-enroulement» des bandes de papier dont sont faites les cibles. Elles sont recouvertes de chiffres et de motifs géométriques déployés en strates concentriques de hauteur variable, et qui, tout comme la structure enroulée de la cible, contribuent à créer un double effet de mouvement, à la fois centripète et centrifuge: ces motifs sont déformés par le déroulement et le «ré-enroulement» que l’artiste leur a fait subir, et donnent l’impression que la cible tourne à grande vitesse sur son axe.

Le centre des cibles ne se réduit pas à un point mais à un cercle de diamètre variable, et il est matériellement plus dense que la zone externe constituée des filaments de papier qui l’enserrent. Ce centre échappe à l’impression de mouvement, dont il est l’axe; ainsi, lorsque le diamètre de ce cercle central est un peu étendu, les surfaces géométriques qu’il porte et qui évoquent les rectangles disposés en étoiles des jeux de fléchettes ne semblent pas déformées par la vitesse de la rotation supposée.
La vidéo de 7 minutes Grand Prix fut tournée à l’occasion d’un Demolition Derby, version américaine moderne des jeux du cirque antiques: dans un stade, des concurrents au volant de voitures, préparées techniquement et esthétiquement pour l’occasion, s’entrechoquent pour immobiliser le véhicule de leurs adversaires. La victoire revient au dernier dont la voiture est encore en mouvement à l’issue de la bataille.
Stephen Dean prête une vie autonome à ces engins en rendant presque invisibles leurs conducteurs. De ces véhicules personnalisés à grand renfort de couleurs, les roues, peintes elles aussi au niveau des jantes et des enjoliveurs, concentrent presque toute l’identité et sont comme l’organe vital: roues voilées, embourbées ou désaxées, et survient la mort — c’est-à-dire l’immobilité.

Si Target et Grand Prix ont pour élément commun ces roues colorées, la signification qu’elles prennent n’est évidemment pas la même. À la régularité de la série des cibles et de leur mouvement s’opposent les mouvements désordonnés des roues des voitures. Mais cette discontinuité mécanique est le prix de leur ouverture à la rencontre, au risque du chaos et de la destruction.
Au contraire, les disques des Target exhibent une régularité maîtrisée mais tournent sur eux-mêmes, dans un mouvement que sa clôture sur soi condamne à la réitération: seuls changent les motifs géométriques qui ornent les dix-huit Target, et les couleurs de ces motifs. D’une œuvre à l’autre, les rapports de l’identité et de l’altérité s’inversent donc.

Dans les Target, la différence et l’altérité sont secondes par rapport à l’identité du mouvement parfait du cercle ou, plus exactement, presque parfait: la cible n’est jamais absolument circulaire mais toujours très légèrement déformée, car même la plus régulière des vies, même la plus ferme des volontés tendue vers une cible qu’elle vise jusqu’à l’hypnose et qui lui donne sa cohérence, rencontre l’extérieur avec ou contre lequel elle s’élabore.

Dans Grand Prix au contraire, les roues des voitures ne tournent qu’en vue de leur rencontre, peut-être fatale, avec les autres: l’altérité et la différence priment sur l’identité et la permanence, ce que soulignent les gros plans sur ces chocs d’une violence titanesque. Ce contraste entre les deux œuvres se marque aussi par leur différence sonore: au silence hypnotique des Target s’opposent les chocs assourdissants de l’enfer d’acier et de fumée présenté dans Grand Prix. Mais dans les deux cas, on reste en deçà des mots.
Grand Prix et Target, ou deux versions de l’existence: entre un mouvement ouvert à l’histoire au risque de la mort, et un mouvement aspirant à l’éternité dans le silence de la répétition.

English translation : Margot Ross
Traducciòn española : Santiago Borja

Stephen Dean
Target, 2005. Cible en papier. 89 x 89 cm.
Grand Prix, 2005. Vidéo. 7mn.