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Sonorités et Corps d’Afrique

PSmaranda Olcèse-Trifan
@19 Nov 2008

Le Cnd a ouvert ses espaces à la compagnie Salia nï Seydou et à ses invités. Et comme il se doit lors de toute fête africaine, griots et musiciens étaient au rendez-vous.

Dès leur arrivée, les visiteurs sont accueillis par un conteur qui, toute la journée, a joué le rôle d’hôte et de guide privilégié, accompagné par deux joueurs de kora prêts à lui donner la réplique. Il explique au public l’importance que revêt la tâche de raconter des histoires et l’impliquera dans une forme de participation, en l’invitant à répondre par une formule ritualisée. Il s’agit surtout de donner la note de ces journées tout à fait spéciales : une écoute active et participative au fil de déambulations improvisées, ses histoires consistant en un délicieux mélange de vie quotidienne et de mythologie.

La danse, pour sa part, trouve un autre conteur, Antoine Tempé, « griot » qui travaille avec le medium photographique : des portraits de danseurs plus grands que nature, présences silencieuses et intenses, pour jouer avec les géométries du lieu. Le photographe accompagne depuis sept ans l’aventure de la danse africaine contemporaine, à travers différentes manifestations organisées sur le continent et il réussit à saisir, dans des rendus d’une grande sobriété formelle, la force vitale du mouvement dansé.

Les danseurs, eux, ont décidé de se raconter au présent de l’action, de l’exploration et de la recherche en cours. En effet, le public a le privilège d’assister à l’instant même de la création : le travail est déjà amorcé, il se fait sous nos yeux. Exploration, expérience, répétition ouverte, performance sont les mots qui viennent spontanément aux lèvres.

La compagnie Salia nï Seydou pourrait fêter ses 11 ans d’existence. Du temps a passé depuis la première rencontre entre Salia Sanou et Mathilde Monnier. Et c’est à partir de cette rencontre, qui s’est concrétisée dans de multiples collaborations, que Salia a découvert sa vocation de danseur et de chorégraphe et créé avec Seydou Boro la compagnie qui porte leurs noms. Depuis, directeurs des Rencontres chorégraphiques de l’Afrique et de l’Océan indien, fondateurs, du centre de danse La Termitière à Ouagadougou, ils n’ont pas arrêté de militer, par leur façon même de concevoir leur métier au quotidien, et à travers des créations, des tournées et des stages, pour que la danse puisse devenir un mode d’expression accessible aux jeunes danseurs du continent africain. Il y va d’un parcours du combattant dont nous ne mesurons pas toute la difficulté, un parcours sinueux, fait de « zigzags et d’aller-retours » dit Salia lors de l’intervention qui accompagnera la sortie de son livre.

C’est à l’image même de ce parcours que les journées Sonorités et Corps d’Afrique ont été conçues. Chorégraphes et danseurs du Maroc, de la Tunisie, du Burkina, du Mozambique, du Kenya et de la France viennent avec des propositions toutes plus différentes les unes que les autres, mais qui se rejoignent sous le signe de l’expérimentation visuelle, sonore et scénographique. L’invitation à s’approprier ces événements que reçoit le public dès son accueil par Binda N’Gazolo, le conteur, se confirme, se renforce et se décline en plusieurs événements : deux séances de cours de danse africaine, pour les débutants et plus tard, dans l’après-midi, pour les danseurs confirmés ; l’installation visuelle et sonore de la Compagnie Gàara, Territoires en transgression, qu’Opiyo Okach et ses complices proposent dans le Studio VI ; ou encore la performance de Radhouane El Meddeb, Je danse et je vous en donne à bouffer, qui nous convie à partager autour d’un plat de couscous.

La vidéo devient aussi un médium de partage de premier ordre. La performance de Salia Sanou et Boukary Sere, Un Carré/piste, donne à voir des gestes aussi simples et primordiaux que de plonger les mains dans l’eau ou de se laver le visage, geste qui a un sens particulier dans des régions où aujourd’hui encore on puise l’eau dans le forage et la rapporte chez soi dans des calebasses ou dans des sceaux chinois en plastique coloré. L’espace profond, circonscrit et vertical du Foyer des danseurs qui accueille la performance épouse à merveille la dualité sous-tendue par une économie des moyens : une moustiquaire tendue en écran de fortune qui par la texture de la toile laisse apparaître, derrière les images projetées, les danseurs dans leur corporéité même, matérialisation concrète de l’eau qui scintille dans la vidéo. La vidéo est aussi un support de la danse dans la performance de Seydou Boro qui a dévoilé, tout au long de la journée, la richesse de ses engagements artistiques : danseur, chorégraphe, performeur attaché à la vidéo et à la musique, dont le Concert d’un homme décousu  — ébauche de sa prochaine création pour un danseur et cinq musiciens — donne un aperçu.
 
Gâté, le public a l’embarras du choix dans cette programmation riche, et doit s’accommoder d’un planning lui laissant peu de répit. Les événements se superposent dans les mêmes tranches horaires et les studios sont parfois pleins à craquer ! Heureusement que le conteur est là qui assure les transitions et que les harmonies du balafon font vibrer l’atmosphère dans l’atrium, apportant une touche un peu légère aux questionnements très ardus que soulèvent les propositions des invités.
Heureusement aussi que le livre Afrique, danse contemporaine de Salia Sanou, illustré par les photographies d’Antoine Tempé — ouvrage publié sous la direction de Dominique Frétard, avec le soutien de CulturesFrance — est d’ores et déjà disponible dans les librairies.

Et plus heureux encore, la compagnie Salia ni Seydou ne fait qu’inaugurer avec éclat son installation pour une longue résidence, car le Cnd, en concertation avec le Conseil général de Seine-Saint-Denis, a souhaité accueillir jusqu’à l’été 2011 ceux « dont les projets rejoignent les préoccupations de décloisonnement entre création, accès à la culture chorégraphique, pédagogie et recherche ». Donc, dans l’esprit du dernier événement de la journée, La Lutte sénégalaise, où les danseurs emmènent le langage gestuel des lutteurs vers une chorégraphie improvisée, il y a des spectacles, de la recherche et de l’expérimentation créatrice à venir.

Avec la participation de : Oumarou Bambara, Ibrahima Boro, Seydou Boro, Serge Coulibaly, Adama Dembélé, Dramane Diabaté, Issouf Diabaté, Bakary Diarra, Mamadou Dieng, Radhouane El Meddeb, Ahlam Ettamri, Mame Cheikh Ibra Fall Gaye,Taoufiq Izzediou
Jean-Christophe Lanquetin, Marjorie Moy, Amal Naji, Binda N’Gazolo, Opiyo Okach, Alejandro Olarte, Maria Helena Pinto, Guy Raynaud, Ousseni Sako, Mbaye Samb.