DANSE | CRITIQUE

Solo pour « Le Corps et son intimité »

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PKatia Feltrin
@15 Sep 2008

Le temps d’une chanson de Grace Jones, en un solo très bref, Vanessa Le Mat propose un défilé autour d’un seul vêtement, conçu spécifiquement pour stimuler une partition chorégraphique.

L’exposition « Swing », qui s’orchestre autour de la mode, la danse et Jean-Paul Goude, connu notamment pour ses campagnes publicitaires liées à la danse — dont certaines pour les Galeries Lafayette —, propose trois soirées « live ». « Le corps et son intimité » constitue le premier volet de ce projet initié par les chorégraphes Alexandre Roccoli et Michel Abdul.

Lors de cette soirée inaugurale, Vanessa Le Mat, en collaboration avec le styliste Tillmann Lauterbach, propose un défilé autour d’un seul vêtement conçu spécifiquement pour stimuler une partition chorégraphique.

En amont, le créateur a développé, lors de l’élaboration de son costume, l’idée de couches, de réajustement et de quotidien. Le vêtement génère ainsi de lui-même des actions simples comme remonter un col, soulever une manche ou remettre un pantalon… Des textiles de différentes textures composent les strates numérotées de l’habit final. Selon Vanessa Le Mat, le vêtement limite l’espace chorégraphique par le biais de tissus parfois plus contraignants que d’autres.

D’abord encastrée dans un mur lumineux, Vanessa développe plusieurs modalités chorégraphiques dans un solo d’une durée de 4 minutes et 30 secondes — le temps d’une chanson choisie par Alexandre Roccoli, I’ve Seen Your Face Before de Grace Jones, l’une des égéries de Jean-Paul Goude.

Le réajustement, qui se fait de l’intérieur vers l’extérieur, est ici largement expérimenté. L’action d’enlever des fragments du vêtement provoque une danse circulaire très spécifique, qui n’est pas sans évoquer les principes de la gestuelle de l’icosaèdre ou Kinésphère de Rudolf von Laban. Parmi les solides de Platon, l’icosaèdre constitue, en effet, la forme qui optimise la place occupée dans la sphère circonscrite. La danse rapide, très énergique de Vanessa Le Mat — rare dans ses travaux récents plus conceptuels et minimalistes — détonne ici tout en se rapprochant de l’objet de sa commande : un hommage dansé à l’univers de Jean-Paul Goude. Ses films, qu’il qualifie lui-même de ballets ou de pantomimes, dévoilent des personnages-pantins semblant toujours évoluer grâce à une touche “avance rapide”.

Et c’est ce que propose justement Vanessa Le Mat ce soir-là : une modalité pantomine touche avance rapide, emprisonnée dans un icosaèdre et tentant de s’en extraire. Cette kinésphère invisible engendre l’idée de devant et partout. L’on sent ainsi le travail à l’intérieur du vêtement et la concentration liée au “choix en temps réel”. Un passage au sol permet aux jambes de reconstruire ce qui s’est passé auparavant à la verticale avec les bras. Le corps, plus qu’actif, oblige le spectateur à des fréquents arrêts sur images.

Vanessa Le Mat entretient parfois un rapport ludique avec le spectateur. Elle regarde quelqu’un, lui sourit ou bien imite sa pose et repart dans son énergie interne vive et la kinésphère de son costume. Puis entreprend à nouveau quelques sorties vers l’autre, émerge et s’immerge…

La fin du défilé devient cependant moelleuse, sensuelle. C’est le moment où apparaît le corps entier, où les couches sont tenues derrière. Il se souvient de ce qui s’est passé et se meut lentement. Il étire sa matière, bouge en apesanteur — les bras se détachent du tronc, les jambes se pensent longues et la totalité s’abstrait, lévite calmement en produisant comme le fantôme du pantomime.

— Conception et interprétation : Vanessa Le Mat
— Sélection musicale : Alexandre Roccoli
— Costume : Tillmann Lauterbach