ART | EXPO

Soil Nursing

02 Juin - 25 Juil 2012
Vernissage le 02 Juin 2012

Sigalit Landau nous introduit dans un pays de songes, une sorte d’Eden, dans une oliveraie située dans le désert du Néguev au sud d’Israël. Poétique et onirique, cette exposition rend compte de points de tension vers lesquels convergent intime et politique, et lutte contre les ravages des lignes de démarcation habituelles.

Sigalit Landau
Soil Nursing

«Soil Nursing»: La laisse des oliviers. Il y a toujours des lucioles, comme les appelle joliment Pasolini. Alors si elles existent toujours, Sigalit Landau en est sûrement une.

Sigalit Landau nous avait habitués à expérimenter les ravages des lignes de démarcation habituelles dans la Mer Morte, en Israël: ce motif matriciel et métaphorique dans son œuvre, s’attachait aux courants de conscience du flux et du reflux, loin des frontières stables, de la permanence vitale, loin des crispations identitaires. Sa talentueuse proposition symbolique et politique de la Biennale de Venise en 2011, nous laisse des souvenirs imprenables d’applications de forces dans son projet d’un pont de sel entre Israël et la Jordanie.

Sigalit Landau aurait pu dire avec Virginia Woolf qu’elle allait mener sa «Grande Guerre pour défendre les choses submergées au fond des eaux, les jarres, les pierres» (1908). «Soil Nursing» propose une métaphore du côté de la terre. Car c’est la terre ferme qui inspire l’artiste ici. Une terre à protéger, celle d’une oliveraie dans le kibboutz Revivim. En hébreu, le processus de récolte des olives est appelé Masik, c’est le nom d’un des trois films et le sous-titre de ses photographies. Sigalit Landau précise que ce même mot signifie aussi «tirer des conclusions». Oui, à nous de nous emparer de ces œuvres: les fables qu’elle nous montre sont construites en couches successives, d’une formation qui s’effectue sur la vie entière.

Masik. Ses photographies en couleurs représentent des hommes occupés à la cueillette des olives dans l’oliveraie. Les jeunes ouvriers agricoles sont munis de bâtons et chorégraphient une curieuse danse rituelle autour des arbres, une chasse, presque une battue. Les visages camouflés pour se protéger de la poussière rendent la réalité menaçante. Des filets sur le sol récupèrent les olives. Les images fixes pourraient être des fragments d’un récit muet. La cueillette des olives prend des tournures qui nous éloignent du documentaire attendu. Les filets sur le sol les transforment en proies. Sigalit Landau superpose les discours. Toutes ses images jouent de la structure polyphonique. On peut même dire qu’elle pense l’image comme un symptôme, les motifs circulent toujours dans la lecture de ses œuvres. Et puis, il y a dans ces photographies, une lumière incroyable, divine, qui traverse les oliviers. Il y a ces faisceaux de lignes qui se déposent sur l’ensemble des scènes: «C’était exactement cela, cette beauté (…) des fragments frémissants (…) la beauté inimaginable» (Virginia Woolf). Plus haut. Les trouées du ciel rempli de nuages, ces découpes lumineuses, ces nuées, nous appellent vers les hauteurs d’un monde de ravissement onirique. Nous sommes en arrêt dans quelque chose qui est de l’ordre du suspens et du transport. Sigalit Landau transforme des moments d’existence en moments épiphaniques.

Ça bouge. Ses trois vidéos Masik poursuivent cette logique. Une vidéo d’un olivier projetée verticalement, une autre de quatre arbres, montrée horizontalement, et une autre très dense et très dynamique, restituant la cueillette de manière complète et complexe. Toutes ces vidéos nous montrent bien que la performance, comme genre artistique, fascine ses images vidéographiques. La vidéo A Tree Standing montre la cueillette en action. Sigalit Landau parle d’une sorte d’ «intifada d’olives» ou de «guerre essentielle». Les plans varient sur les arbres secoués par des machines et par les hommes, les fruits tombent dans les filets, les hommes tapent les arbres comme des adversaires, et puis elle capte aussi des gestes d’une tendresse absolue, telle l’image de cet homme triant les restes des arbres des fruits sur le sol. Les liens d’habitude entre les éléments sont déjoués: certains hommes de dos portent des tee-shirts sur lesquels sont dessinés des ailes. Les anges sont là. Les rythmes varient subtilement. Toutes nos perceptions s’enroulent autour de logiques différentes. La bande son exceptionnelle laisse entendre le bruit des machines de cueillette, des bribes de conversations des hommes, et des chants de femmes que l’on ne verra jamais, des chants de funérailles. C’est une déroute identificatoire: anges, ouvriers, adolescents riant, etc. Sigalit Landau reprend le ressac de l’eau en filmant les filets roulant les olives comme des vagues, des rouleaux d’eau, pour que repose la laisse des olives. La laisse, c’est ce qui reste sur la plage quand les vagues se retirent. Gros plan rêveur sur ces olives.

L’agitation des arbres se poursuit dans les autres films qui sont vidés des hommes. Le cadrage sur des oliviers fait le point sur des arbres secoués «comme des pruniers» par les machines. Le son s’hystérise pour produire une crise du visible. Les arbres sont pris dans une aventure traumatique, anthropologique, mythique. Le spectateur entre en connivence avec les arbres, voire en fusion. Et quand «ça s’arrête», la machine et le son, il a le sentiment d’avoir vécu un dérèglement proche d’une révélation. La fable (A. Benmakhlouf, L’identité une fable philosophique, Paris, PUF philosophies, 2011) négocie avec le mythe hors-temps.

Post-fiction. Pause. Sigalit Landau noue ces images étonnantes à des objets statiques, sept sculptures calmes, paisibles, de dimensions différentes, polies dans le marbre brillant, dans lesquelles nourrir la terre avec tendresse, devient une autre proposition: la question du partage, de l’amour se pose au cœur de l’exposition. Son attachement à l’univers sculptural de Camille Claudel, lui permet d’approcher les épreuves intimes d’une femme artiste immergée dans l’acte de créer. Elle transforme dans le marbre les «dépôts de l’expérience» comme les appelle Virginia Woolf: du corps amoureux, il reste une figure de la maternité, Madonna and Child, une madone avec enfant, résumés dans le coussin d’allaitement qui prend la forme d’un ruban de Moebius coupé. Cette simplicité radicale procure une force de l’élan, du possible, comme l’oiseau brancusien sur son socle. Une autre traversée des limites.

Les corps sont là présents pour entamer une autre histoire, pour déloger les fixités et les marges. Pour continuer. Sigalit Landau croit en une beauté éclatante contre les puissances mortifères. Contre les gens qui croient à ce qu’ils voient, Sigalit Landau répond par une autre fable. La laisse des oliviers pour approcher la «puissance de la grâce.» (S. Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 2002)

Diane Watteau, mai 2012

critique

Soil Nursing