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Sky Patrol

PRaphaël Brunel
@12 Jan 2008

Entre bande-dessinées et clins d’œil à l’histoire de l’art classique et moderne, Alexei Kallima crée un univers décharné, peuplé de soldats tchétchènes et propose une œuvre engagée jouant la carte de la provocation et du fantasme. La Tchétchénie devient le territoire d’une mythologie inventée et la barbe un code visuel facilement identifiable.

Etre un artiste subversif aujourd’hui en Russie signifie souvent, comme le montre admirablement l’exposition «Sots Art» actuellement tenue à la Maison rouge, prendre position sur l’histoire de son pays, sur la politique de Poutine, l’homme de l’année 2007 version Time Magazine, sur les bouleversements et les décalages d’une société postcommuniste.
C’est aussi adopter au quotidien une attitude de dénonciation apparente, de volontaire provocation, identifiable par l’ensemble de la population. Comme un nez au milieu du visage. Mais autant parler, dans le cas d’Alexeï Kallima, de barbe, car celle-ci, portée longue et carrée, ne fait pas bonne figure à Moscou et renvoie au sujet le plus dérangeant de la Russie actuelle : les boeviki, les soldats de l’armée tchétchène, qui l’arborent fièrement.

Alexeï Kallima est né à Grozny, mais il n’est ni tchétchène ni musulman. Il quitte la ville pour Moscou en 1994 au moment où la guerre s’intensifie. Une fois parti, déraciné, il commence à nourrir un amour, une fascination profonde, pour le peuple tchétchène. Son identification physique, preuve de solidarité envers les combattants caucasiens conçue comme «une tentative de briser l’image de l’ennemi» auprès de ses concitoyens, se prolonge dans une pratique artistique, mêlant dessin, montage photographique et installation, qui puise son inspiration dans la vie quotidienne des boeviki.

La galerie Anne de Villepoix expose notamment plusieurs séries de dessins au fusain qui décrivent les combattants, tantôt en planque, surveillant les alentours d’un point surélevé ou dressant un guet-apens, tantôt se reposant après une course poursuite ou se prélassant une cigarette à la bouche. Ils évoluent dans un environnement sobre, à la végétation rare et décharnée, dans un décor souvent réduit à un dédale de volumes blancs et anguleux.

Si les traits d’Alexeï Kallima font penser à ceux de la bande-dessinée, l’univers qu’il met en place s’inscrit dans une histoire de la modernité qui se réfère autant à l’abstraction de Malevitch qu’au minimalisme de Robert Morris. En piochant dans ces différents lexiques, il compose un dessin à la fois dense et épuré, choisit des angles et des points de vue en plongée et contre-plongée qui bousculent les perspectives et ajoutent une dimension romantique à la scène.

L’exposition «Sky Patrol» accueille également une imposante fresque aux perspectives aplaties, qui rappelle autant, par la précision des corps dessinés, l’art classique italien que le réalisme socialiste. Dans un format cinémascope, les guerriers nus, leurs armes près du rivage, plongent dans une eau sanguinolente. Une structure en trois dimensions évoquant les volumes des dessins permet, comme un panorama, de prendre en compte l’œuvre dans sa globalité et selon l’angle voulu par l’artiste.
Avec cette œuvre allégorique, à la fois paradis et enfer, Alexeï Kallima montre à quel point la Tchétchénie constitue pour lui une sorte de mythologie, avec ses paysages fantasmés, ses héros et ses causes, de grenier fascinant dans lequel il puise tout un vocabulaire artistique et politique.

Considéré comme le meilleur dessinateur de Russie, Alexeï Kallima s’approprie également d’autres médiums qu’il détourne dans la logique du «Sots Art», comme ces publicités de magasines représentant des célébrités qu’il affuble, bien évidemment, d’une barbe.

Il présente également une installation réalisée à partir d’une peinture phosphorescente: lorsque la lumière devient violette, les hommes politiques qui constituent la galerie de portraits se retrouvent grimés à la mode boeviki.

Dans une tradition proche de celle des situationnistes, il tente d’envahir notre société de communication d’une marée de barbe de moudjahiddin. La barbe devient ainsi une sorte de code visuel, une signature ironique permettant, comme les rayures pour Buren, d’identifier ses œuvres.

Alexeï Kallima
Untitled, série «Entente mutuelle» 15, 2007. Fusain sur papier. 100 x 68 cm.
Untitled, série «Sky Patrol», 2007. Fusain sur papier. 110 x 75 cm.
Untitled, série «Sky Patrol», 2007. Fusain sur papier. 110 x 75 cm.
Untitled, série «Sky Patrol», 2007. Fusain sur papier. 110 x 75 cm.
Untitled, série «Sky Patrol», 2007. Fusain sur papier. 340 x 213 cm.
Untitled, série «Sky Patrol», 2007. Fusain sur papier. 320 x 160 cm.
Untitled, série «Sky Patrol», 2007. Fusain sur papier. 214 x 445 cm.
Les Barbes n°2, 2007. Impression sur papier. 45 x 37 cm.
Les Barbes n°6, 2007. Impression sur papier. 45 x 37 cm.
Les Barbes n°1, 2007. Impression sur papier. 22 x 32 cm.