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Simona Denicolai et Ivo Provoost

Devenir «copropriétaires temporaires», c’est possible, depuis que Simona Denicolai et Ivo Provoost ont installé dans un HLM de la Porte de Vincennes un meuble avec protocole. Une invitation à dépasser la frontière qui sépare habituellement notre espace public et notre espace privé. Une manière de repenser le vivre-ensemble, en le ré-enchantant.

Simona Denicolai et Ivo Provoost travaillent ensemble depuis 14 ans. Leur travail brouille la frontière entre espace public et espace privé. Il interroge l’image publique mais aussi les rituels collectifs et les différents systèmes de langage. Et ne se prive d’aucun médium, explorant aussi bien le texte que l’installation, le son, le dessin, le dessin animé et un mode collaboratif avec d’autres corps de métiers.

Elisa Fedeli. Revolution is not a pique-nique est un protocole qui permet au public de devenir copropriétaires temporaires de l’intérieur d’un meuble. Ce projet est né en Ardèche, comme une réflexion autour de la question de l’habitat: à qui appartient le paysage? Aujourd’hui, vous l’installez dans un contexte différent, à Paris, au milieu d’un HLM. C’est donc une nouvelle oeuvre?
SD et IP. Pas tout à fait, le projet reste le même mais nous avions envie de le confronter à un contexte très différent de celui de la nature ardéchoise. C’est l’Antenne du Frac Ile-de-France qui nous a invité à réaliser ce projet à Paris. La question «A qui appartient le paysage?» se colore alors différemment: «A qui appartient l’espace?», «Quelles sont les limites et les possibilités d’un espace collectif?»
A Paris, on a remis en place le même protocole qu’en Ardèche. Les clefs de l’armoire sont mises en vente à un endroit (jusqu’à présent un café). Le panneau qui sert de porte-clefs est une vue du ciel au-dessus de l’armoire, donc à chaque fois différente. On rend possible l’accès à l’armoire en ouvrant une brèche dans un espace privatif. On suggère un chemin possible entre les clefs et l’armoire.
Les différents pions de ce projet ont trouvé de nouveaux visages ici à Paris. Il a fallu trouver des personnes responsables des aspects formels. C’est pour nous une manière d’incruster ce projet dans son nouveau contexte. Nous avons commandé à un copiste (Delphine Liard) la peinture du ciel qui sert de support au panneau des clés.
Il a fallu trouver également un gardien des clés (dans ce cas c’est le propriétaire du café Au rendez-vous des Alouettes) et un autre pour le meuble. Ce dernier (Yvon Nouzille de la galerie APDV) tient un rôle très important car, par son intermédiaire, les co-propriétaires ont accès à la cour où se trouve l’armoire.
Enfin, nous avons dessiné un nouveau sentier entre les clés et l’armoire, une promenade urbaine et non pas naturelle comme en Ardèche. On peut trouver le plan de ce sentier au café Au rendez-vous des Alouettes, ainsi que les clefs. 

A qui appartient l’oeuvre en définitive?
SD et IP. Chaque année, nous organisons la réunion des co-propriétaires. Il a été décidé que tous restent propriétaires de l’intérieur de l’armoire et que nous, en tant qu’artistes, nous restons propriétaires de l’objet (et du projet) que nous pouvons déplacer librement, tout en consultant et en tenant informés les copropriétaires.

«Revolution is not a pique nique» est une citation d’Arafat. En quoi éclaire-t-elle le sens de l’oeuvre?
SD et IP. Le titre emmène sur une mauvaise voie mais il colle aux enjeux du projet. En effet, il contient cette idée d’une relation plus active, et pas seulement contemplative, avec notre environnement. Au lieu de faire un pique-nique et de regarder le paysage, l’oeuvre invite à créer des relations avec d’autres gens et à partager des responsabilités.

Vous défendez un art en prise avec la société et le public. Pourquoi?
SD et IP. Pour nous, l’art ne peut exister sans contexte. Pour questionner, l’art doit heurter et s’accrocher à des choses réelles. Nous proposons des modes de fonctionnement qui, en partant de ce qui existe, nous permettent de proposer un autre possible. Comment interroger les signes et les limites de l’espace public, l’image publique dans sa relation à l’espace intime? Comment proposer un mode de détournement du réel par des techniques d’occupation temporaire et de camouflage? Comment penser l’engagement politique et les échanges entre mondes divers, via l’utilisation de codes familiers (comme le dessin animé, les spams reçus par mail, le langage Wikipédia, les traductions automatiques, les rituels et les codes populaires). Il s’agit d’une circulation d’énergie, de la mise en place de codes d’échange, sur un mode collectif.
On sent bien qu’en ces temps de crise financière, il y a une dichotomie totale entre le marché de l’art et ce que la majorité des artistes vivent. En art, comme dans les autres domaines, on doit donc réinventer une économie. Nous ne défendons pas une posture qui voudrait changer le monde, mais nous voulons créer une sorte de mini-économie.

Sur quels projets travaillez-vous actuellement?
SD et IP. Nous concevons en ce moment un dessin animé, qui dure 26 minutes et qui ressemble à un documentaire sur la nature. Pour cela, nous observons et filmons des plantes et des animaux dans la forêt de Soigne près de Bruxelles. Nous nous intéressons à l’impact que l’humain opère sur cet environnement.
Nous voyons cette oeuvre comme une suite des Chasses de Maximilien, cette série de douze tapisseries du Louvre. La précision du détail et le fait qu’elles sont exposées de manière successive en font une sorte de reportage sur la nature en plusieurs épisodes.
Cinq siècles plus tard, rien n’a changé topologiquement: si l’on regarde bien les tapisseries, on peut vraiment reconnaître les endroits où l’on marche aujourd’hui pour documenter notre projet.
Pour le financer, nous avons trouvé un producteur issu du monde du dessin animé. Nous recherchons maintenant des collaborateurs issus du monde de l’art contemporain. Trouver une économie spécifique à chaque projet, et qui corresponde à son contenu, fait aussi partie de notre manière de travailler.

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