ART | CRITIQUE

Silence Sonore

PClément Dirié
@12 Jan 2008

Œuvre protéiforme d’un grand artiste chinois de l’installation: où l’art et la création s’apparentent à des thérapeutiques, où la «citoyenneté mondiale» ouvre l’espace de l’œuvre.

«Silence Sonore, ou l’humaniste du XXe siècle» : le titre-oxymore de cette rétrospective de Chen Zhen au Palais de Tokyo peut surprendre au regard de l’œuvre apparemment harmonieuse et réparatrice de l’artiste, au vu de ses recherches esthétiques et de sa vision du monde.
À moins qu’il ne s’agisse d’un discret rappel du ying et du yang et de cette capacité des modes de pensées asiatiques à subsumer et à allier les contraires.

Chen Zhen, dont l’œuvre protéiforme et tangible n’est pas sans rappeler Dieter Roth, cet autre grand de l’installation, fait en effet partie de ces hommes pour qui l’art et la création s’apparentent à des thérapeutiques.

Evidemment, rien n’est si simple et une installation comme Black Broom le rappelle avec ironie.
Accroché au plafond du white cube, un macro-balai fait de matériaux médicaux endosse tous les nettoyages possibles, physiques comme moraux. Mais, il se termine par des seringues soulignant l’effort à faire et la souffrance à endurer afin d’atteindre la purification.

Champ de purification, dont c’est ici la septième version, est justement le titre d’une des œuvres maîtresses de Chen Zhen.
Elle regroupe des objets quotidiens recouverts d’une boue argileuse qui leur confère une nouvelle vie, désormais esthétique, et qui convoque un regard neuf de la part du visiteur.
Cette installation impressionnante et éphémère — la boue va assurément se craqueler — n’agit paradoxalement pas comme une fossilisation, mais elle révèle, comme toutes les autres œuvres de l’artiste, le pouvoir sublimant et régénérant de la nature et des substances produites.
Nombre de ses installations, dont Diagnostic Room et Obsession de longévité, comprennent et célèbrent des plantes médicinales, tandis que dans La fin du monde des signes et dans Diagnostic Room des cendres de journaux sont symboliquement exposées pour indiquer l’évanescence de l’écrit face à l’éternité de l’organique.

Fu Dao/Fu Dao, Upside Down Buddha/Arrival at Good Fortune est une œuvre emblématique de cette passion pour la nature thérapeutique du végétal. Les bambous toisent ce nouveau temple spirituel alors que les bouddhas sont têtes en bas. Même les objets de récupération, placés sous l’égide de la nature, font jeu égal avec ces bouddhas renversés.

Chen Zhen envisage l’humain surtout comme organisme. Sauf dans La Chose la plus importante : une pièce politique qui juxtapose des cartes d’identité chinoises et françaises pour signifier la «citoyenneté mondiale» de Chen Zhen, qui ne s’est jamais présenté comme un artiste chinois, et pour montrer le caractère évolutif de l’existence humaine.

L’émouvante Obsession de longévité témoigne de l’intérêt de Chen Zhen pour les recherches médicales.
Composée de deux parties, l’installation comprend une chambre au lit hérissé de pointes, à la fois apaisantes, avec l’acupuncture, spirituelles et sources de souffrances.
À côté, une officine-atelier matérialise les liens qui rapprochent création artistique et activité thérapeutique quand les dessins médicaux et les schémas ressemblent à des entreprises plastiques, comme l’attestent les similitude entre les esquisses des projets pour le Zen Garden et les planches anatomiques de Diagnostic Room.

La force de l’œuvre de Chen Zhen, son humanisme, ainsi que sa vision synergique du monde et de la création artistique, résident dans sa polyvalence : artiste, médecin, philosophe et citoyen global.
Les installations, parfois monumentales comme Precipitous Parturition et Jue Chang (The Last Song) — Dancing Body/Drumming Mind, tiennent à la fois du jeu et de la poésie la plus touchante et la plus consciente de son environnement (Fu Dao/Fu Dao, Upside Down Buddha/Arrival at Good Fortune est un jeu de mots sur le double sens des idiomes Fu et Dao qui, selon leur prononciation, signifient « l’arrivée du bonheur » ou « Bouddha renversé ».

Dans Un village sans frontière des chaises d’enfants sont ornées de bougies comme autant de petits temples : l’installation exploite cette métaphore chinoise selon laquelle la durée de vie d’un homme égale la consomption d’une bougie.
La fragilité de cette pièce, qui atteste que Chen Zhen maîtrise aussi bien le monumental que l’intime, révèle la sensibilité d’un artiste dont la bougie s’est vite consumée.
C’est l’intime qui s’exprime dans la place accordée au lit que l’on retrouve dans de nombreuses installations : cocon aérien, dans Lumière innocente ; tambour, dans Jue Chang (The Last Song) — Dancing Body/Drumming Mind. Le lit est détourné de son usage premier, et esthétisé.

Chen Zhen tente peut-être de ressusciter, voire de connaître et de faire renaître, le monde qui l’entoure. Comme pour conjurer le sort, son sort.

Chen Zhen
La chose la plus importante, 1990. Installation : acrylique et photo sur papier. Dimensions variables.
Jue Chang (The Last Song) — Dancing Body/Drumming Mind, 2000. Installation : bois, métal, chaises, lits, peau de vache, ficelle, cordes. Dimensions variables.
Fu Dao/Fu Dao, Upside Down Buddha/Arrival at Good Fortune, 1997. Installation : objets de récupération, bambous, métal, statuettes de Bouddha. Dimensions variables.
Precipitous Parturition, 1999. Installation : chambres à air de bicyclettes, voitures miniatures, métal, fragments de pylônes, silicone, peinture. Dimensions variables.
Un village sans frontières, 2000. Installation : chaises d’enfant, bougies. Dimensions variables.
Chambre de purification, 2003. Installation : objets trouvés, argile, murs, sol. Dimensions variables.
The Voice of Migrators, 1995. Installation : métal, bois, tubes plastiques, vêtements, système sonore. Dimensions variables.
Black Broom, 2000. Installation : tubes de caoutchouc, aiguilles de seringues, bois. Dimensions variables.
Diagnostic Room, 2000. Installation : 6 dessins, encre de chine sur papier, bois, pots de chambre, métal, verre, paille, cendres de journaux, coloquintes, 378 herbes médicinales. Dimensions variables.
Zen Garden, 2000. Installation : albâtre, fer, poutres en plastique, ampoules électriques, sable, bois, cailloux. Dimensions variables.
Lumière innocente, 2000. Installation : lits d’enfant, tubes plastiques, ampoules électriques. Dimensions variables.
Obsession de longévité, 1995. Installation : métal, bois, plâtre, paraffine, médicaments chinois, objets. Dimensions variables.
La fin du monde des signes, 1993. Installation : métal, verre, cendres de journaux, néon. Dimensions variables.