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Shangaï;

PClémentine Aubry
@12 Jan 2008

À travers d’éclatants portraits de femmes de la société de Shangaï, la photographe transmet sa perception de la cohabitation entre modernisation effrénée et tradition, dans une démarche à la fois intime et documentaire.

Pour l’occasion, les deux espaces de la galerie sont totalement investis par les photographies qui sont le résultat de trois voyages à Shangaï en compagnie de Serge Bramly, dont les textes accompagnent les images dans un luxueux catalogue à reliure matelassée.

Bettina Rheims s’attache ici à produire des portraits de femmes mises en scène de manière insolite dans leur environnement de vie ou de travail tout en captant des éléments de leur personnalité. Une body-buildeuse est ainsi photographiée devant un restaurant de rue, une actrice de théâtre traditionnel dans les toilettes d’un blanc immaculé de Chez Maxim’s au grand théâtre de la ville…

La marque de fabrique de Bettina Rheims : une grande habileté dans la mise en scène et une prédilection pour les nus de femmes traités comme des portraits. On trouvait déjà ces éléments dans ses premiers travaux dans les années 1970, mettant en scène des strip-teaseuses et des acrobates en studio dans les conditions de prise de vue des mannequins.

Les femmes sont tantôt photographiées du fait d’une rencontre fortuite (femme et son enfant rentrant des courses ou dans un parc), tantôt soumises à une mise en scène pour le moins évidente (Le Repas de Kelly dans une maison d’hôte). Dans tous les cas, les poses sont extrêmement étudiées.
Plus que d’un reportage, où les images auraient une vocation purement documentaire, l’ensemble relève du témoignage où le subjectivisme est flagrant.

À ce titre, le traitement des images contribue aussi à déjouer le caractère documentaire. L’utilisation systématique du flash pour les portraits, les poses des modèles, les couleurs et l’extrême netteté des images sont autant de reprises de l’univers de la mode et de la publicité.

À côté des nombreux portraits, figurent quelques paysages, un panorama de la ville de nuit ou une vue des vieux quartiers en pleine réhabilitation.

Les figures féminines sont volontairement présentées comme idéal-typiques de la société shangaïenne contemporaine dont les contrastes sont particulièrement mis en évidence : du portrait faussement naturaliste (L’heure creuse) au paysage, en passant par les postures propres à chaque modèle rencontré. Les clichés révèlent les statuts sociaux: la serveuse, la prostituée (sur fond rouge), la gogo danseuse prenant une pose suggestive, une personnalité religieuse, etc.
Les titres, tous extrêmement descriptifs, mentionnent le nom et le prénom des femmes, parfois même leur seul prénom, comme pour (X fille du vice-maire, adoratrice de Louis Vuitton ou Jackie et Lili dans ma chambre).

La démarche est réfléchie, les images travaillées, et le résultat d’une beauté très artificielle, alors même que le discours produit autour des images entend clamer l’exact opposé. Là réside l’ambiguïté de photographies qui pourraient aisément figurer dans un magazine féminin branché.
Ginger, chanteuse de jazz, assise sur un fauteuil en fer à cheval de style Ming conviendrait tout à fait à un catalogue de mode et design, du fait de leur aspect extrêmement décoratif : les éléments de mobilier ou de tapisserie sont traités avec une grande netteté, sur le même plan que la figure photographiée.

Quel est finalement le propos? Le diagnostic de la mutation d’une société, entre rites millénaires et occidentalisation outrancière, à travers la diversité de la condition des femmes urbaines.

Tout ce qu’on peut imaginer sur l’une des métropoles de la Chine mutante en ce début du XXIe siècle y figure : chirurgie esthétique, standardisation de la consommation, architecture audacieuse… Il ne reste qu’à imaginer les inégalités sociales flagrantes qui perdurent.
Le tout est détaillé avec une telle perfection aseptisée que, d’une image à l’autre, on balance finalement entre la version féminine et mondialisée d’Un barbare en Asie et un parfait catalogue pour la saison chinoise des Galeries Lafayette…

Entre une froideur de papier glacé et l’intimité issue des rencontres, le travail se situe une fois encore à la croisée des chemins entre plusieurs photographies. 

Bettina Rheims
— Série Shanghai, 2002. 64 photos. Tirage couleur marouflé sur aluminium. 112 x 90 cm.