DESIGN | CRITIQUE

Shake and Bake

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@07 Fév 2012

La structure suisse atypique Hard Hat — galerie, éditeur, curateur et lieu de rencontre —, propose un regard particulier sur l'art contemporain. Les œuvres des vingt artistes n'ont pas toujours de liens entre elles, mais l'accrochage révèle le dynamisme et la force d'un art où le dialogue enrichit indéniablement les productions.

L’événement «Shake-n-Bake» que propose la structure suisse Hard Hat à la galerie Praz-Delavallade est un véritable Ovni (Objet visuel non identifié), un ensemble hétéroclite, une exposition collective assumée.

L’œuvre Untitled de la metteur en scène française Gisèle Vienne accueille le visiteur. L’image est perturbante. Au premier abord on croit voir le portrait pictural d’une jeune femme, la facture expressive et les contrastes accentués renforçant cet effet. Ce plan serré du visage d’une poupée est en fait une photo couleur parfaitement nette et retranscrivant le moindre détail de sa peau peinte et craquelée, de ses yeux cristallins et perçants. La marionnette, objet fétiche de l’artiste, semble s’imposer hôtesse d’accueil du lieu.

Mathis Gasser regroupe, dans un format rectangulaire, seize posters commerciaux de la firme californienne Colby Poster Printing Co, des papiers satinés, composés de typographie noire sur couleurs toniques. Seuls des titres y sont inscrits tels The Happening, The Alien Project ou encore Der Mann Ohne Eigen-Schaften, etc. Qu’il s’agisse de noms de musiciens, de pièces de théâtre ou de conférences très sérieuses, ce que l’artiste valorise c’est le fait de s’engager dans un projet, de se réaliser sans soucis des normes sociales, de résister. L’égotisme et le be yourself ambiant enrichissent ici le concept désormais classique du pop-art de définir la publicité comme esthétique contemporaine.

La position du français Julien Carreyn est dans l’intime intriguant voire le quotidien décalé. Le titre même de la photographie sépia Vallauris est une invitation à rêver. L’image plonge dans l’onirisme, un pied de femme s’appuie, orteils écartés, sur une boule de céramique entre vase et mappemonde, telle une nouvelle proposition au socle du monde. Le cabinet de curiosité Untitled frôle, quant à lui, avec le bovarysme. Dans une vitrine une série de photographies, noir et blanc, et de dessins explorent l’imagerie fantasmatique de la femme-objet.
La libre association d’idées permet une interprétation sans limites de cet ensemble où se côtoient images de femmes nues et de vases, dessins de grottes féeriques, de forêts suggérant les organes sexuels féminins, femmes à quatre pattes évoquant une table, portraits d’hommes et de sculptures africaines explicitement phalliques.

Ailleurs, une grosse boite de conserve dorée de concentré de tomate «Sacramento» supporte, à la manière d’un socle, un bronze en forme grossière de poisson échoué. Josh Fish de Josh Smith confronte sculpture traditionnelle et objet industriel pour repenser l’artéfact.

Les sulfureuses lithographies monochromes du Hong-Kongais Cary Kwok jouent avec les codes de l’image sexy populaire, nudité et tatouages, culturisme, chevelures longues, baroques et aériennes, regards francs. Le jeune artiste est devenu en effet en quelques années le portraitiste de la sexualité, érection et éjaculation, avec humour et finesse, le message «puissance éternelle» tatoué sur un pénis projetant sa semence faisant office de credo.

Tobias Madison et Kaspar Müller, quant à eux, proposent une probable métaphore de l’escalade économique chinoise à travers une structure fixée au plafond. Un imbroglio de harnais et de cordes d’escalade, parfois tressées, parfois nouées, s’agglomère autour de bambous troués tels ceux des échafaudages traditionnels encore utilisés dans l’empire du Milieu. Les couleurs se mêlent joyeusement et la sculpture s’étend en tous sens, pourtant sa suspension inaugure une chute possible.

L’Américaine Virginia Overton donne à voir l’assemblage d’une planche de palette et d’une ampoule allumée qui illustre parfaitement la fameuse phrase du comte de Lautréamont: «Beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection». L’association, à la façon surréaliste, crée la surprise et invite à la rêverie.

Le trio français, No Picture Available, s’interroge sur l’authenticité d’une image et sa capacité narrative. Leur accrochage de photos et de textes s’appuie sur le livre Please Kill Me — histoire non censurée du punk et plus particulièrement sur l’histoire de la dominatrice new-yorkaise Anya Philips.
Les clichés, un éclair dans un ciel d’encre et deux femmes en maillot de bain, illustrent librement une page du livre. La confrontation des visuels et des textes, un SOS blanc sur noir et la répétition inattendue de cet extrait littéraire, pointe l’importance de faire par soi-même l’expérience des images.

Puis il y a les encres d’Hayan Kam Nakache, une série de quatre dessins de paysages psychédéliques, de villes futuristes et d’hommes hybrides entre homme, arbre et pierre.

Jim Shaw, lui, reprend un de ses thèmes favoris et exhibe la chevelure rigide et cartoonesque de l’héroïne de comics et femme de Superman, Lois Lane. Une fois le visage disparu, la forme s’impose comme une abstraction évocatrice et artistique… une perruque en résine noire piquée sur une tige de métal comme sculpture épurée.

Avec Death Penalty Last, Sam Durant se pose en artiste engagé. Son œuvre minimale au graphite combine le dessin d’une table matelassé des injections létales, l’extrait d’un article sur la peine de mort et un tableau de statistiques sur le sujet. L’ensemble a été reproduit en inversé c’est à dire qu’il faudrait un miroir pour rendre le texte lisible. Cette astuce visuelle crée une distance saisissante avec la réalité et renvoie au désintéressement scandaleux et manifeste général.

Plus loin Kaspar Müller présente encore Untitled (Corrective Detention) où une corde marine sert de support d’enfilage à sept grosses billes de verre aux couleurs acidulées et aux formes diverses. L’artiste sait capter la lumière et valoriser la simplicité et la finesse. Puis, une pieuvre en céramique blanche semble faire danser ses sept tentacules sur un socle (Octopus de Mai-Thu Perret).
Au mur, un petit miroir artisanal de cuivre et de pierres précieuses rappelle la valeur magique et cultuelle originelle de l’art (Mirror, Mirror de AA Bronson). A ses côtés, un dessin figure en perspective profonde la géométrie d’une architecture d’intérieur, portes, étagères, boites et cages.
Enfin quatre tirages couleurs de Kim Seob Boninsegni aux titres suggestifs (Perfect Bodies) montrent de la manière la plus neutre possible des urnes funéraires.

C’est avec un double regard qu’il faut aborder «Shake-n-Bake». D’abord comme un panorama de l’art d’aujourd’hui: le regardeur pénètre dans la galerie en aventurier parcourant l’Univers. Pour lui, plusieurs mondes sont ainsi à explorer, les pièces semblant se côtoyer sans forcément dialoguer. Puis, dans un deuxième temps, le regard englobe l’exposition dans son ensemble. «Shake-n-Bake» est à n’en pas douter une œuvre en elle-même, dont il faut faire l’expérience pour saisir la richesse des associations.

Œuvres
— Kim Seob Boninsegni, Perfect Bodies, 2011. 5 tirages photographiques collés sur aluminium. 70 x 50 cm chacun.
— AA Bronson, Mirror, Mirror, 2008-2009. Cuivre, Argent, Quartz, Obsidienne. 30 x 30 x 30 cm
— Julien Carreyn, Untitled, 2011. Vitrine (bois, verre, acier), dessins et photos. 96 x 160 x 52 cm.
— Julien Carreyn, Vallauris, 2011. Tirage pigmentaire sur papier Fine Art. 70 x 80 x 52 cm.
— Sam Durant, Death Penalty Last, 2008. Graphite sur papier. 61 x 81 cm.
— Mathis Gasser, Ruppergasser, 2011. 16 impressions offset sur carton. 55,9 x 35,6 cm.
— Mathis Gasser, In The Museum, 2011. Video HD sur DVD. 19 min.
— Hayan Kam Nakache, Ca va le bocal, 2011. Feutre sur papier. 40 x 30 cm.
— Hayan Kam Nakache, Merci Max, 2011. Encre sur papier. 29,7 x 21 cm.
— Hayan Kam Nakache, Viens visiter mon cottage, 2011. Encre sur papier. 29,7 x 21 cm.
— Hayan Kam Nakache, Gros naz ville, 2011. Encre sur papier. 29,7 x 21 cm.
— Cary Kwok, Eternity, 2007. 4 lithographies. 28,5 x 37,5 cm.
— John Miller & Richard Hœck, Hard Hat, 1999. Chapeau de feutre. 12 x 30 x 30 cm.
— Tobias Madison & Kaspar Müller, Untitled, 2011. Bambou, cordes d’escalade, mousquetons, boules. 260 x 180 x 154 cm.
— Kaspar Müller, Untitled (Corrective Detention), 2011. Verre, corde. 800 cm.
— No Picture Available, Who Said it’s Good te Be Alive?, 2006. Sérigraphie sur papier. 50 x 70 cm.
— No Picture Available, White Noise?, 2007. Sérigraphie sur papier. 41,5 x 41,5 cm.
— Virginia Overton, Untitled (Pallet), 2011. Bois, prise électrique, fil électrique, ampoule. 121 x 16 x 7,8 cm.
— Mai-Thu Perret, Octopus, 2011. Céramique peinte. 12 x 30 x 30 cm.
— Marta Riniker-Radich, The Gleaming Eye, 2011. Photo. 120 x 150 cm.
— Marta Riniker-Radich, Untitled, 2009. Crayon et crayons de couleurs sur papier. 21 x 29,7 cm.
— Jim Shaw, Lois Lane, 2011. Résine de polyester. 40 x 30 x 30 cm.
— Josh Smith, Josh Fish, 2008. Bronze et boite de conserve. 11 x 24 x 28 cm.
— Gisèle Vienne, Untitled, 2011. Photo. 30 x 20 cm.