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Shadow Chamber

PNatalia Grigorieva
@12 Jan 2008

Délabrement, désintégration et atrocité. Chaque photographie de Roger Ballen irradie une beauté monstrueuse et sophistiquée. Son monde effrayant et mystérieux n’a rien à envier aux plus énigmatiques des films de David Lynch…

Délabrement, désintégration et atrocité. Chaque photographie de Roger Ballen irradie une beauté monstrueuse et sophistiquée. Plus que de simples portraits, ce sont des métaphores, des allégories qui mettent en scène des individus ordinaires et paradoxalement singuliers. C’est une sorte de bestiaire où l’animal et l’homme se confondent en une seule espèce, un recueil inventoriant des hybrides de l’imaginaire.

Un homme enlace affectueusement son porc domestique, un autre brandit un poulet en guise de masque. Des visages hirsutes émergent de l’obscurité, des regards ahuris fixent le spectateur sans le voir comme le gibier pris dans les phares d’une voiture. Si à ses débuts, Roger Ballen s’est attaché à décrire un univers social en dépeignant, dans un style photojournalistique, les classes populaires des petites villes d’Afrique du Sud, ravagées par la pauvreté et la consanguinité, il a peu à peu basculé dans la création purement artistique. Le résultat est une série de photographies argentiques en noir et blanc, d’images complexes à l’esthétique angoissante.

Impossible de parler de l’oeuvre de Roger Ballen sans évoquer Ralph Eugene Meatyard et Diane Arbus. Le premier lui a légué une attirance pour les intérieurs délabrés, les masques et les ambiances surnaturelles. La deuxième partage avec lui le don de déceler la part monstrueuse de chacun et la remonter à la surface le temps de la prise de vue. Mais si Diane Arbus prétendait ignorer ce qu’est une bonne composition et s’arranger elle-même plutôt que d’arranger le sujet, si elle se réjouissait de l’aspect «amateur» qui teintait parfois ses photographies, il n’en est rien de tel en ce qui concerne Roger Ballen. Si ceux qui l’ont inspiré laissaient une marge à l’imprévu et appréciaient une certaine maladresse pour son charme, dans les images de Roger Ballen il n’y a pas de place pour le hasard, le magnétisme des erreurs idiotes ou l’improvisation.

La mise en scène est soigneusement élaborée: la préparation s’apparente au travail d’un peintre dans le sens où le processus de construction correspond à un langage intégrant tonalité, forme, texture et lignes. Tous les éléments de la composition firent l’objet d’une longue réflexion, de sorte qu’au final, ils puissent tous interagir ensemble et créer une unité imperturbable au sein de laquelle chaque objet, chaque protagoniste, chaque détail joue un rôle déterminant.

Aussi insignifiant que peuvent paraître un cintre, un fil électrique ou une tâche sur un mur, ils acquièrent dans les photographies de Roger Ballen une extrême importance, un poids visuel qui pousse le spectateur à s’interroger au sujet de chaque objet présent dans le cadre. Certes le petit protagoniste de Roar veut dire quelque chose, mais qu’en est-il du carton qu’il brandit au-dessus de sa tête?

Que racontent les murs, les gribouillages et le fil de fer pendant qu’une tête d’enfant masqué surgit de derrière un canapé? L’oeil balaie les clichés comme Hanging Pig ou Funeral Rites sans parvenir à déterminer leur centre, leur action principale, sans trouver un endroit où se reposer.

Pour souligner la dimension artistique de son oeuvre, Roger Ballen présente également une vidéo qui renonce définitivement aux aspirations journalistiques. Par un lumineux jour d’été, un garçonnet pousse la porte d’une imposante maison pour pénétrer dans un monde parallèle où se déroulent des scènes étranges. La couleur du début fait place au noir et blanc comme pour marquer le passage de la réalité à l’imaginaire, de ce qui se voit à ce qui est caché.

Un monde effrayant et mystérieux qui n’a rien à envier aux plus énigmatiques des films de David Lynch, apparaît alors dans toute sa splendeur monstrueuse, à la frontière de la folie. Décors insalubres, un couple dans une cage, une ronde de personnages dénudés, des animaux, de la peinture écaillée rythment ce voyage onirique et plongent le spectateur dans un malaise à la fois désagréable et jouissif.

Roger Ballen :
Roar, 2002. Photographie. Tirage argentique N&B.
Skew Mask, 2001. Photographie. Tirage argentique N&B. 35 x 35 cm (65 x 65 cm).
Head Inside Shirt, 2001. Photographie. Tirage argentique N&B. 35 x 35 cm (65 x 65 cm).
Prowling, 2001. Photographie. Tirage argentique N&B. 35 x 35 cm (65 x 65 cm).
Twirling Wires, 2001. Photographie. Tirage argentique N&B. 35 x 35 cm (65 x 65 cm).
Puppies in Fishtanks, 2000. Photographie. Tirage argentique N&B. 35 x 35 cm (65 x 65 cm).