ART | INTERVIEW

Sérendipité

Après une entrée remarquée dans la création chorégraphique avec la pièce de groupe Exploit —reprogrammés en septembre 2013 au Théâtre de la Ville— Pauline Simon apporte aux Inaccoutumés de la Ménagerie de Verre sa pièce Sérendipité, soit un duo pour une conférencière en adaptation constante et un ordinateur portable.

Quels liens faites-vous entre Exploit —pièce pour sept danseurs— et Sérendipité – solo à plusieurs voix?
Pauline Simon. Je n’ai pas conçu ces projets comme les pièces d’un même ensemble mais sans doute retrouve-t-on un vocabulaire gestuel ancré dans la rupture, une écriture qui fait cohabiter la narration et l’abstraction. Il y a un lien cependant entre Exploit —qui convoquait en partie un principe d’écriture instantanée et des conjonctures nouvelles chaque soir— et Sérendipité qui repose sur des données aléatoires, celles des saisies intuitives d’un moteur de recherche.
Il y a peut-être là un goût pour les matières plutôt délicates à maîtriser et pour cette sensation incroyable que les événements semblent arriver de façon involontaire, que cela soit fabriqué ou non.

Qu’est-ce qui a retenu votre attention dans la notion de sérendipité? Et comment cela invite-t-il internet?
Pauline Simon. La sérendipité désigne le fait de faire des découvertes fortuites tandis que notre recherche ou notre attention est orientée sur un objet différent de cette découverte, grâce au hasard mais aussi à une certaine disponibilité à considérer l’erreur, le non-souhaité. Le terme est surtout utilisé dans le processus scientifique: la sérendipité a permis la découverte de la pénicilline ou du caoutchouc… Elle nécessite un état à la fois flottant et vigilant.

Je me demandais si l’intervention du hasard dans la découverte relevait de l’anecdote ou si elle venait lever des indices, un voile plus profond sur un phénomène en matière de créativité humaine. Cette notion résonnait vraiment pour moi comme une métaphore possible de ce paramètre chaotique dans le processus créatif, dans un dialogue entre détournement fortuit et conviction.

L’usage du mot connaît un renouveau lié à la culture numérique, surtout à travers le phénomène de l’hypertextualité, à savoir un lien qui ouvre une nouvelle page qui elle même contient des liens, créant des rebonds sans grande relation de causalité parfois et un éloignement de son point de départ… une galerie éventuellement infinie. Une errance…. mais toujours dans cette dynamique minimum de rebond.

Le projet met en scène le discours involontaire des résultats d’un moteur de recherche. Il suggère de regarder autant la qualité d’un outil inédit pour l’exotisme, qui a bouleversé l’accès à la connaissance, en même temps qu’il souligne que ces découvertes sont empruntées par la majorité. Il y a une sorte de ramification de cet infini-là et une homogénéisation dans la façon de chercher et surtout de trouver, ce qui m’interroge particulièrement par rapport aux méthodes de travail d’un artiste.
Sérendipité dresse aussi une sorte de portrait du touriste de la toile, un surfeur sédentaire, amateur de recherche pour la recherche, dans lequel je peux aussi m’amuser à voir une forme de procrastination.

La figure du solo implique une esquisse de portrait. Cela vous semble-t-il juste à propos de Sérendipité?

Pauline Simon. Si portrait il y a, il s’agit d’un portrait éclaté, dépixelisé. Je choisis d’éviter autant que possible l’univoque comme le frontal et j’emprunte surtout des procédés qui proposent des chemins indirects vers la constitution d’un portrait ou d’un sujet, de sorte qu’il laisse la place au spectateur pour œuvrer dans le travail et s’y projeter.
Dans Sérendipité disons que la stratégie est d’utiliser le «je» des internautes pour aborder un «je» plus intime. Le discours va vers une expression étonnamment anonyme et intime, représentative et fantaisiste, sociologique et poétique.

Mais surtout, il s’agit du portrait du moment. La réactualisation des propositions Google m’a entraîné à travailler avec cet objet comme avec une sculpture sociétale toujours mouvante. Également avec l’acceptation que ce projet existera sous différentes réponses, qu’il sera indomptable mais qu’en un sens il sera «toujours juste» en tant que porte-parole de l’actualité.

Mais malgré ces transformations, cette réactualisation continue, il ressasse les mêmes grandes plaies et les questions existentielles interminables: la religion, le sexe, la mort, le sport, les héros…

Tantôt absorbée, lointaine dans sa danse, tantôt proche ou même intrusive dans son adresse au public, qui est le personnage de Sérendipité?
Pauline Simon. Ce serait une conférencière un peu ingénue, qui répond à une logique interne absurde. Pour autant, je tente d’installer une cohésion avec le public vers cet univers absurde et une certaine joie d’y être ensemble pour un temps.
C’est aussi une femme-orchestre qui gère son women-show en direct… mais je suis aussi potentiellement toutes les personnes que Google peut me proposer d’incarner dans une démonstration. J’ai le sentiment d’être une conférencière qui serait en formation pour d’improbables nouvelles compétences, moyennement spectaculaire, mais créative à partir de rien.

Vous défendez un travail accessible, l’usage du langage participe sans doute beaucoup de cette facilité à recevoir Sérendipité qui est une pièce très littéraire. Quels procédés avez-vous retenu afin de trier la matière textuelle produite par internet?

Pauline Simon. Les associations textuelles qu’Internet propose accidentellement crée souvent une forme de poésie contemporaine. De plus, les réponses du moteur de recherche sortent par quatre, ce sont presque des quatrains. Le choix s’effectue dans l’idée de donner à voir certains accidents heureux, mais en même temps je ne tente pas de me débarrasser de certains résultats, pauvres ou vulgaires : c’est une littérature assez médiocre. Google est aussi un espace rempli de déchets que je tente de faire jouer ensemble.

Que vous inspire l’idée d’un corps porte-parole? Le corps traduit-il les phrases lues?
Pauline Simon. Je suis porte-parole dans le sens où j’incarne provisoirement la voie unifiée des internautes de Google. La traduction n’a aucun souci de fidélité ou de littéralité. Le texte est surtout converti sur le mode du vivant. Par une danse, un clip en direct, une expérience sensorielle avec le public ou un concerto au clavier…. mais oui, la relation au texte est une relation de continuité, une extension des mots.

Expérimenter en temps réel demande une grande disponibilité, une forte perméabilité.

Pauline Simon. Je tente de vivre ce projet avec une présence très réactive, à l’écoute des situations générées, des accidents, prête à aiguiller mes choix en temps réel… je crois que cela résonne directement avec la notion de sérendipité. Je qualifierai cette présence d’opportuniste – dans son sens positif – car je tente de transformer les événements à mon avantage, accueille aussi les moments déceptifs, que nous pourrions considérer avec humour.