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Sept dromadaires en quête d’identité

PFrançoise Py
@12 Jan 2008

Dans la galerie, une demi-douzaine de dromadaires nous attendent, expressifs et tendres, et nous dévisagent avec amusement. Un sentiment bizarre nous saisit: qui est réel, eux ou nous ?

A la galerie, une demi-douzaine de camélidés attendent les visiteurs. A les voir redresser la tête dans notre direction pour suivre attentivement nos déplacements, on les croirait vivants. Aucune taxidermie n’est ici à l’œuvre: les animaux, expressifs et tendres, semblent nous dévisager avec amusement. Sous l’apparente familiarité de la mise en scène évoquant quelque galerie de l’évolution ou musée d’histoire naturelle, on les dirait humains, trop humains, saisis par une inquiétante métamorphose. L’étrangeté de ce face-à-face viendrait-il non d’eux mais de nous ? Ou serait-ce une question d’échelle : eux trop petits et nous trop grands? Un sentiment bizarre nous saisit: qui est réel, eux ou nous?

Pourquoi des dromadaires seraient-ils plus incongrus dans une galerie d’art que ces lapins ou ces cochons empaillés, tatoués ou non, qu’on trouve exposés à quelques pas de là ou ces biches coiffées de perruques que nous propose Pascal Bernier à la galerie Alain Le Gaillard, rue Mazarine? Peut-être parce qu’ici démêler le vrai du faux est une opération plus complexe : l’artefact est souligné, sans empêcher pour autant l’illusion d’opérer. Ne serait-ce pas proche de Magritte lorsqu’il dénonce l’apparence par le biais du leurre ? Ce qui nous trouble, en somme, c’est sans doute le mélange de ressemblance fondamentale et de petites différences contingentes. Même taille, mêmes sabots, mêmes articulations. Ce qui diffère, c’est le mouvement, l’attitude, ce qu’on pourrait appeler l’expression, la couleur du poil, la tonsure.
Ces dromadaires qu’on sait factices semblent des répliques d’une même matrice, comme s’ils étaient issus d’un prototype détruit après usage. L’anatomie paraît relever du clonage, de la duplication. Mais le pelage de chacun d’entre eux se distingue à la manière d’une coiffure, d’une mode vestimentaire. Comme chez les punks, l’un arbore une coiffure en pointe, un autre a le poil durci par un gel cosmétique, un autre encore a la fourrure crantée. De quel côté a-t-on planté le miroir ? Telle Alice nous perdons nos repères.

Sur les murs de la galerie, des photographies en couleur nous montrent une bande d’amis de l’artiste, tatoués, grimés, emplumés, jouant aux Indiens. On peut aussi voir les œuvres en vidéo sur deux petits écrans et un grand où les images passent en boucle. On retrouve la performance des amis grimés, les dromadaires de Marrakech, et l’artiste en patinette, à quatre heures du matin, dans le métro de New York. Dans sa course, il croise au hasard quelque caniche ou lévrier sculptés ou encore quelque bon bâtard, bien réel cette fois, qui renifle, déconcerté, ses faux frères. Les sculptures (car ce sont des sculptures) sont réalisées à partir d’une ossature en fil de fer, étoffée de mousse expansée, recouverte de moquette, de chanvre, de poils et de résine. L’œuvre est signée, marquée «au fer» du logogramme «F».
Ses animaux de prédilection : mammifères (chèvres, chevaux, ânes, vaches), troupeaux d’oies, escargots. Bestiaire hétérogène, animaux pour la plupart familiers. Mais l’échelle n’est pas respectée. Les escargots sont surdimensionnés, certains chiens sont minuscules, d’autres gigantesques. Souvent le corps des animaux est recouvert d’une fine pellicule de papier journal, allusion sans doute à notre culture urbaine. Fourtou, où qu’il expose (métro de New York, rue de Madrid, Marrakech) met ses animaux en situation.

L’artiste tient à ce que le sens de son travail demeure ouvert et refuse d’établir un discours sur lui. Ses œuvres un peu énigmatiques jouent du décalage et du déplacement.

Dans cette stratégie de mise en scène, le spectateur n’est pas simple regard mais corps lui-même qu’on peut toucher, bousculer, déranger. Présence contre présence. L’œil de l’animal nous trouble et nous force à nous interroger sur notre identité. Quand une oie sculptée regarde, en spectateur de galerie, une oie peinte, qui regarde qui ? De quel côté est l’innocence du regard ?

Jean-François Fourtou
Sans titre, 2001. Photo couleur. 120 x 120 cm.
Sans titre, 2001. Techniques mixtes.