ART | CRITIQUE

Sel et poivre

PAudrey Norcia
@12 Jan 2008

Tandis que se tient l’exposition «Archipeinture» au Plateau, la galerie in Situ s’est transformée en bureau d’études en présentant des œuvres du collectif cubain Los Carpinteros situé entre architecture et sculpture. Avec cette «archisculpture», pleine d’humour et d’effets subversifs, Los Carpinteros joue les charpentiers pour une cité moderne, voire utopique.

Exodes ruraux, flux, migrations, engorgements, sont autant de phénomènes géographiques et d’indices qui orientent les programmes urbanistiques. Los Carpinteros entendent ainsi répondre aux besoins sans cesse renouvelés de leur société en mutation.
Si leur pratique artistique revêt un caractère politique, tous les objets issus du croisement entre design, architecture et sculpture ne sont pas pour autant fonctionnels. Utilitaires ou non, les artefacts produits par Los Carpinteros interrogent constamment avec un soupçon d’humour et un brin de philosophie les signifiants de notre environnement.

Dès l’entrée, le ton est donné. Deux conteneurs à déchets surplombent l’escalier menant au sous-sol: dimensions et formes sont a priori banales, mais la particularité de ces pièces est dans leur inscription neutre en capitales sur fond de peinture blanche, «Sel» et «Poivre», ou comment glisser de l’objet de table (domestique et esthétique) à l’objet collectif (social et neutre).
Los Carpinteros semblent nous dire que chacun est concerné par la vie urbaine, et par la nécessité de participer à son amélioration, et contribuent au décloisonnement des individus et des groupes en les faisant dialoguer.

C’est précisément le concept de Vecinos («Voisins»). Au lieu de réunions occasionnelles, de regards courtois (ou pire de commérages), cette maquette tente de réconcilier la nature humaine du voisinage: deux maisons en construction flottent sur la surface de l’eau d’une piscine, dont le modèle est installé sur tréteaux.
Les îlots que constituent ces deux maisons sont alors amenés à se rencontrer au gré des mouvements de l’eau (une pompe à eau fait partie de l’installation, et on peut imaginer un système à vagues comme il en existe en grandes dimensions): la notion d’habitats fixes, d’individualisme, et par là de sédentarité, semble contredite.

Néanmoins, il s’agit d’une utopie, car si cette «piscine-témoin» et ses maisons sont en tout point identiques aux prestations réelles, comment réaliser cette variante futuriste de la maison sur pilotis? La hardiesse, sans parler de l’originalité de cette mise en scène, réside dans l’usage au quotidien de tels espaces: ôter ses vêtements (se mettre à nu, presque socialement) pour accéder à la nage à son lieu de résidence. Se débarrasser de signes distinctifs extérieurs pour une égalité des hommes devant le problème du logement ? Vulgariser la piscine, « pervertir » (au sens étymologique du terme) cet objet-symbole de luxe: on comprend bien que la solution n’est qu’idéale.

D’autres versions en aquarelle de ces piscines donnent les clefs du travail des Carpinteros: un humour certain, avec un projet cocasse montrant une succession de plongeoirs superposés en forme de WC; et une réflexion sur la culture, à travers le bassin rouge nommé Liquido rojo qui n’est pas sans rappeler la matrice originelle, l’utérus. Etre voisins signifie aussi être proches.

A la clarté des surfaces des objets exposés au rez-de-chaussée l’installation en sous-sol contraste quelque peu. L’ambiance se veut moins optimiste, moins accueillante aussi. On est saisi par l’aspect brute qui émane de la construction en coupe transversale montée en parpaings: l’un des deux murs de l’habitat a subi un violent impact, très probablement une explosion, ayant provoqué l’éclatement de la pièce mais aussi du mobilier et de l’unique fenêtre. Frio Estudio del Desastre (Etude froide du désastre) est la connaissance empirique d’une action (une catastrophe) dans un espace donné dont le processus apparaît grâce au temps figé.
Depuis l’ère technologique nous avons accès à la mémoire de l’action dans toutes ses étapes (on pense à l’actualité –tsunami, attentat du World Trade Center); or ici le temps ne s’écoule plus, il convie à l’analyse froide. L’habitation est éventrée, et des éléments en suspension matérialisent le temps retenu: morceaux de parpaings, fragments des chaises et de la table pendent au bout d’un système ingénieux et discret de fils de pêche, fixés par des crochets au plafond et sur chacun des éléments épars; de sorte qu’on peut déambuler dans cette forêt et mesurer la force de l’impact, rendue visible aussi par les bris de verre encastrés dans la cloison.

Mais il ne s’agit pas d’un pèlerinage moderne comme on pourrait se déplacer à Ground Zero: ici le désastre est en cours, pourtant nous ne ressentons rien. Le mobilier est trop sobre, trop impersonnel pour croire à la fiction et susciter le pathos: il manque à cette Pompéi contemporaine des traces de vie, de quotidien, des effets personnels. Laissez traîner un carnet encore ouvert, une peluche, quelques miettes dans une assiette, et l’histoire gagne en crédibilité et en affect.
Mais Los Carpinteros ont voulu ce récit comme une étude froide. Ils ont choisi de faire régner les matériaux (bois, pierre, sable) et d’effacer les marqueurs affectifs; pourtant le paradoxe est là: peut-il y avoir de construction sans homme, sans histoire, sans besoin?
Peut-être ont-ils souhaité nous interroger sur des fonctionnements sociaux, sur le sens à redonner à l’environnement et aux villes déshumanisés? C’est souvent dans la souffrance et le chaos que l’on prend conscience de l’Autre.

Nombre d’artistes ont repensé la ville et ses organes. Loin de la Metropolis de Fritz Lang et de l’utopie sociale selon Fourier, probablement plus proches de la poésie des «Città invisibili» (« Villes invisibles) d’Italo Calvino, Los Carpinteros s’associent pour une nouvelle ville rêvée, drôle et humaine.
Habitats, habitants, habits mais aussi habitude, habituellement… Du latin habere, «avoir, posséder». Il faudrait «être». Los Carpinteros nous apprennent à redéfinir ces mots, à les secouer et les transgresser, pour d’autres repères surprenants hors conformité, dans un ailleurs imaginé, dans ce non-lieu qu’est l’utopie.

Los Carpinteros
Vecinos, 2004. Eau, fibre de verre, résine, acier inoxydable, tubes PVC, fibre optique, pompe à eau, mousse de PVC. 125 x 135 x 153 cm.
Liquido Rojo, 2005. Aquarelle sur papier. 159,5 x 198,5 cm.
Sel, Poivre, 2006. Conteneurs à déchets, lettres PVC, peinture blanche. (145,5 x 126 x 107 cm) x 2.
Meteoros Artificiales, 2006. Aquarelle sur papier. 86,5 x 198,5 cm.
Frio Estudio del Desastre, 2005. Parpaings, ciment, fil de pêche.
Dimensions variable.