ART | CRITIQUE

Seconde-lumière

PFrançois Salmeron
@13 Mai 2015

Si l’on est habitué à envisager le travail de Pascal Broccolichi comme une expérience acoustique, force est de constater que «Seconde-lumière» constitue aussi une expérience visuelle, ou plus exactement une plongée abyssale dans la pénombre, où se mêlent aléatoirement diverses sources sonores fonctionnant en feed-back.

L’on est habitué à envisager le travail de Pascal Broccolichi comme une expérience acoustique. Pourtant, à la Maréchalerie, force est de constater que son exposition se pense avant tout comme une expérience visuelle, ou plus exactement, comme une plongée abyssale dans la pénombre. Car en ces beaux jours que nous offre le mois d’avril, on arrive à la Maréchalerie le regard gorgé d’une radieuse lumière printanière. Une fois sur place, deux lourdes portes nous séparent néanmoins de la salle d’exposition et, aussitôt franchies, l’on se retrouve alors totalement aveuglé, passant dans les ténèbres. Or ce basculement dans la pénombre est d’autant plus troublant et violent que le contraste avec la luminosité extérieure est important.

De prime abord, on perçoit certes un bruissement diffus dans la salle, mais c’est surtout ce vif aveuglement qui demeure le plus marquant pour le spectateur. Et tant que notre rétine ne s’est pas habituée à l’obscurité ambiante, on ne peut pas complètement s’immerger dans le projet de Pascal Broccolichi. Pour l’instant, on perçoit tout de même deux sphères de verre posées sur une table, dont on peine à deviner précisément les contours. Derrière cette installation, un véritable trou noir semble s’ouvrir, prêt à nous engloutir. Impossible pour le moment de déceler une quelconque forme ou un quelconque objet derrière ces deux sphères. On patiente alors, envoûté par les ondes sonores qui se diffusent tout autour de nous.

Peu à peu, notre perception s’accommode ainsi au site. La salle d’exposition paraissant totalement sombre au départ tend désormais vers le gris. En réalité, on se rend compte qu’une immense cimaise en arc de cercle, percée de vingt pavillons acoustiques en plâtre, reconfigure complètement l’espace de la Maréchalerie. On rase les murs de la cimaise dans laquelle on perçoit donc des colonnes d’enceintes creusées, d’où proviennent des bruits, rumeurs et souffles variés. Grésillements radiophoniques? Ondes hypnotiques? Musique des abysses et des espaces infinis? Ventilation artificielle? Clapotis d’eau? Autant de suppositions qui nous viennent en tête pour tenter d’identifier les différentes sources sonores qui se mélangent les unes aux autres, émises depuis les enceintes de la cimaise.

Un brouhaha diffus et composite empreigne ainsi la Maréchalerie. Comme une douce rumeur qui petit à petit grimpe, s’intensifie, gronde. Une basse sourde résonne dans nos entrailles. Un débit d’eau frappe comme un battement de main, marquant un rythme saccadé. On se laisse gagner par les sons qui éveillent notre imaginaire. Car s’il s’agit en fait d’enregistrements hydroponiques, réalisés dans les bassins du parc du Château de Versailles, restitués et démultipliés dans l’installation qui mêle aléatoirement chaque source sonore pour composer une symphonie improvisée, Hyperprisme 4 nous replonge aussi des atmosphères plus mystiques ou angoissantes.

Ce brouhaha allant crescendo pourrait évoquer les chœurs inquiétants de 2001: l’Odyssée de l’espace, tout comme l’immense cimaise confectionnée par Pascal Broccolichi n’est pas sans rappeler la grande stèle noire qui apparaît à divers âges et endroits de l’univers dans le film de Stanley Kubrick. Ce même bruissement peut également se référer à quelques-unes des pages les plus sombres de Voyage au bout de la nuit, lorsque Bardamu nous décrit ses insomnies africaines, percevant les rumeurs de la jungle lentement monter dans la nuit.

Mais plutôt que de nous renvoyer vers des univers artistiques, filmiques ou littéraires, l’œuvre de Pascal Broccolichi se construit davantage comme une recherche acoustique suivant des méthodes quasi scientifiques. Non seulement pour les prises de son, mais aussi pour la rediffusion et le traitement réservé à ces sources sonores qui, émises dans la pénombre et mêlées les unes aux autres, définissent un environnement acousmatique.

L’installation Espace résonné, où l’on retrouve donc les deux sphères de verre lumineuses, fonctionne comme une sorte de circuit de réception et de rediffusion des sons émis par le mur d’enceintes. La multitude de chicanes et de cavités que l’on perçoit à l’intérieur de chaque sculpture en verre accueille les ondes sonores diffusées dans l’exposition. Au centre de chaque sphère, un capteur renvoie alors les fréquences capturées, via un haut-parleur creusé dans la table de l’installation, situé entre les deux modules en verre soufflé. Un phénomène d’harmonique infini ou de feed-back se met alors en place entre les deux installations principales de l’exposition.

Espace résonné se nourrit des rumeurs, tremblements et vibrations à l’œuvre dans l’exposition, provenant aussi bien d’Hyperprisme 4 que de la présence des spectateurs qui marchent, déambulent et produisent des bruissements parasites, à l’instar de la pièce musicale 4’33’’ de John Cage, où les bruits du public font partie intégrante de l’œuvre et l’alimentent.