PHOTO | CRITIQUE

Se souvenir de la lumière

PFrançois Salmeron
@04 Juil 2016

Partant de documents publics ou d’archives personnelles, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige enquêtent sur l’histoire récente du Liban et de sa guerre civile. Le duo cherche ainsi à comprendre comment se construisent les récits et l’imagerie officiels, et mettent en lumière des traces, des signes ou des épisodes oubliés de la société libanaise.

L’œuvre de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige est indissociable de la guerre civile libanaise qui a ravagé le pays de 1975 à 1990. S’appuyant sur des documents officiels ou des archives personnelles, l’œuvre du duo prend la forme d’investigations ou d’enquêtes à plusieurs volets, et scrute la représentation de la guerre et de la violence au Liban. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige cherchent ainsi à comprendre comment se construisent l’histoire, les discours et les images officiels, et mettent en exergue des traces ténues, des signes ou des récits oubliés de la société libanaise.

L’exposition s’ouvre sur un focus dédié à la capitale Beyrouth, ville mythique, ruinée par la guerre, en perpétuelle mutation (Le Cercle de confusion). Ce panorama offre une vue du ciel sur la ville et son littoral, à la façon d’un puzzle fragmenté dont quelques pièces auraient disparu. Les trois mille fragments qui composent le paysage se volatilisent peu à peu, et laissent apparaître une surface miroitante sur laquelle les spectateurs se reflètent. La photographie semble à la fois impuissante à tenir sa fonction de miroir du monde, qui consisterait à offrir une image complète et fidèle de son référent, et incapable de saisir la structure de Beyrouth, comme si la ville se dérobait à toute tentative de définition ou de représentation figée.

Un ensemble de cartes postales aux couleurs criardes paraît toutefois pouvoir recomposer le puzzle éclaté. Sauf que l’on découvre que les images sont brûlées et dessinent en réalité des bâtiments distordus. A l’instar de la série Equivalences et de ses intérieurs détruits, elles dévoilent les stigmates de la guerre sur l’architecture de la capitale. Le kitsch apparent des cartes postales révèle une tragédie politique. L’image idéalisée du Liban et les clichés que l’on peut avoir sur la riviera de Beyrouth cèdent le pas à une représentation ruinée de lieux et de bâtiments disparus, à cause de la guerre ou des nouvelles stratégies immobilières qui tentent de reconstruire la ville.

A ces images colorées et fragmentées répond la série des Bestiaires, qui offre donc un joli contraste avec ses sobres prises de vue en noir et blanc. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige photographient des lampadaires détruits lors de la guerre, et nous invitent à voir des chimères dans leur silhouette tortueuse. On remarque ainsi que travail des artistes se teinte de touches poétiques et oniriques tout au long de l’exposition, malgré la gravité des guerres ou des situations politiques évoquées. La vidéo Toujours avec toi nous replonge par exemple dans les affiches des campagnes législatives de 2000 recouvrant les murs de Beyrouth. On y découvre des slogans étonnamment sentimentaux, voire romantiques. Les affiches se superposent, s’enchevêtrent, et forment finalement un discours plein de compassion et d’empathie. D’ailleurs, cette poésie urbaine n’est pas sans rappeler les affiches arrachées de Jacques Villeglé, qui proposent une archéologie de la ville à travers les strates murales qui la composent.

Le duo propose justement d’exhumer des objets produits en cachette par les prisonniers du camp de Khiam, gardé par l’Armée du Liban Sud jusqu’en 2000. La prison n’acceptait aucune visite, et il n’en existe aucune image. Pour contrer cette invisibilité, les objets (peignes, colliers, pendentifs, sacs…) sont présentés isolément, sur fond neutre, frontalement, comme s’il s’agissait d’en constituer un répertoire objectif et de prouver par là même l’existence du camp. Puis la parole prend le relai des images, où des prisonniers du camp témoignent face à la caméra de leur internement et de l’organisation de la prison, qui fut aménagée en musée après sa fermeture, puis détruite lors du conflit israélo-libanais de 2006.

Le second moment de l’exposition se déploie autour de la fragmentation et de la disparition, mêlant la grande et la petite histoire. Un nouveau puzzle trône au milieu de la salle. 180 secondes d’images rémanentes présente une mosaïque de 4500 photogrammes issus des archives privées de l’oncle disparu de Khalil Joreige. Kidnappé lors de la guerre, tout comme 17 000 de ses compatriotes, il laisse derrière lui un ensemble de documents personnels, dont un film super 8 non développé. Les images du film, voilées et parasitées, semblent d’abord vides, creuses, muettes, mais laissent tout de même apparaître, çà et là, un paysage, une ville, un littoral, la mer, et trois personnages fantomatiques.

Ces vestiges abîmés du passé illustrent les dégâts que provoquent le temps et l’oubli. Ils nous rappellent à la fois la possible érosion  des négatifs et la fragilité fondamentale des images. Ainsi, pour témoigner d’une histoire, une image doit non seulement être développée, mais conservée, protégée, et rattachée à un discours, à une idéologie, qui lui prêtera sa valeur, son sens, et lui donnera une résonnance dans la communauté humaine. La série Faces fait l’état des lieux de portraits muraux représentant des martyrs morts au combat. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige retournent régulièrement sur les mêmes sites où se trouvent ces peintures, et constatent petit-à-petit l’effacement des traits des protagonistes. La photographie, qui l’on associe habituellement à l’instantanéité, s’inscrit plutôt dans la durée et l’écoulement temporel pour évoquer la fugacité des images murales.

Aux Images rémanentes de l’oncle de Khalil Joreige répondent des Images latentes conservées précieusement par les artistes dans des boites. Les images, si elles n’ont pas été développées, sont soigneusement numérotées et décrites, ce qui permet au spectateur de s’imaginer leur contenu représentationnel à partir des indications écrites données.

Le travail d’archivage de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige se poursuit à travers The Lebanese Rocket Society, qui nous rappelle l’existence, au début des années 1960, d’une communauté de scientifiques et d’étudiants qui se lança dans un programme de construction spatiale. L’Album du président présente un ensemble de photos de fusées, extrêmement médiatisées à l’époque, mais complètement oubliées de nos jours. Les tirages, longs de huit mètres, sont pliés en trente-deux parties, et peuvent être déployés, comme si l’installation symbolisait un passé enfoui, tronqué, parcellaire, que l’on pourrait restituer et recomposer dans son intégralité. On découvre d’ailleurs dans la suite de l’exposition des images des lancements des fusées. Pourtant, à chaque fois, les photographes manquent le projectile, certainement trop rapide, trop évanescent, et n’arrivent qu’à capturer la fumée qui trace son sillon dans les airs.

Une troisième salle d’exposition est entièrement consacrée aux dernières vidéos du duo, Se souvenir de la lumière, En attendant les barbares, et Ismyrne. La première nous mène sur une barque à la dérive dont les occupants, vêtus chacun d’une couleur différente, tombent à l’eau, flottent, coulent au fond des eaux, dans la pénombre, avant que surgissent des planctons luminescents. Si elle propose certainement une parabole du destin des réfugiés, la vidéo semble toutefois laisser espérer un possible miracle au moment où tout semble définitivement s’assombrir. La poésie demeure un élément central des deux autres vidéos. L’une emprunte son titre à un poème de Constantin Cavafy et présente une surimpression de 50 panoramas de Beyrouth. L’autre repose sur un témoignage de la poétesse Etel Adnan, dont la famille, chassée de la ville turque Izmir, s’est exilée au Liban. Elle interroge ainsi la mémoire collective, le récit et la transmission d’un passé douloureux, voire traumatique, et l’image mythique que s’en font les enfants lorsqu’ils se représentent cette ville d’où proviennent leurs ancêtres, mais où eux-mêmes ne sont jamais allés.

L’exposition se conclut avec l’installation vidéo La rumeur du monde, où des comédiens interprètent des scams face à la caméra, dans un brouhaha de voix entrelacées. Ils incarnent ces messages frauduleux et donnent plus de crédibilité et de persuasion à ces arnaquent, au point de brouiller les frontières entre vérité et affabulation. La sculpture Géométrie de l’espace retrace justement les trajets de ces messages pirates, de l’émetteur au récepteur. Elle dessine une toile mondiale et redonne une physicalité au réseau d’Internet, tout en proposant une cartographie de la piraterie virtuelle.