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Sculptures, dessins, terres cuites

Le père d’Eugène Dodeigne était tailleur de pierre et c’est dans son atelier que ce dernier va apprendre le métier et sentir toute la puissance du matériau. Marqué d’abord par Brancusi, mais aussi par Arp, par leurs surfaces lisses, Eugène Dodeigne engage rapidement avec la pierre (et notamment la pierre de Soignies qui devient, dès 1955, son matériau de prédilection) un véritable corps à corps.
La sculpture est pour lui «un combat, une lutte contre la matière»: se dégage alors, dans son travail, une réelle force, qui n’est pas sans évoquer Rodin. Sans évidemment être son disciple, on ressent toutefois chez Eugène Dodeigne comme chez Rodin la même expression de la difficulté à faire surgir la forme du matériau.

En optant pour la taille directe, mais aussi pour la technique de la pierre éclatée, Eugène Dodeigne s’attache à rendre visible les traces du travail, le passage des outils, comme une mémoire de la lutte qui opposa le sculpteur au bloc.
C’est tout cela que l’on retrouve dans ces œuvres historiques, dont la facture grossière est si caractéristique, tout comme les sillons qui marquent la pierre et créent d’intéressants contrastes de lumière. Ici, les œuvres sont posées sur des caisses en bois, comme si on venait de les sortir, pour donner un aperçu de l’atelier.

Le travail d’Eugène Dodeigne ne se réduit à une simple lutte entre le sculpteur et son matériau. Dans La Peine comme dans Figure accroupie, les sculptures évoquent un corps humain, et le titre donne un indice supplémentaire. L’humanité est le sujet du travail d’Eugène Dodeigne. C’est une humanité qui souffre, qui semble porter un poids, mais c’est également une humanité robuste, en témoigne Épaules, qui donne un sentiment de stabilité.

Mais la puissance n’empêche pas une certaine sensualité: Étreinte est troublante, presque érotique, et pourtant si «brutale» dans sa facture.

L’exposition donne également l’occasion de voir les terres cuites de travail et les dessins du sculpteur. Eugène Dodeigne a toujours travaillé d’après le modèle vivant, et à la fin des années 80, il assiste aux répétitions des Ballets du Nord, à Lille. Sans relâche, il va alors dessiner les corps de ces danseurs, au fusain et/ou à la gouache. On retrouve la puissance des corps. Les traits du dessin semblent posséder la même énergie que les «coups» portés à la pierre.
Avec les Dix plaies d’Egypte, sorte de work in progress réalisé de 1973 à 2002, Eugène Dodeigne s’essaie à une véritable composition: de nombreux corps dessinés s’enchevêtrent, collés sur un papier mauve.

C’est vraiment un aperçu de l’atelier qui proposé: ainsi, il ne faut pas dissocier les dessins des terres cuites, les terres cuites des sculptures… Ce travail mené sur la danse vient ré-alimenter le travail de sculpture.
A travers les différents médiums, c’est toujours la condition humaine qui est au cœur du travail, tant dans le résultat, l’œuvre finie, que dans le processus de création.
C’est ce qui donne au travail d’Eugène Dodeigne cette a-temporalité, ou plutôt cette permanence, si émouvante.

— Eugène Dodeigne, L’Appel, 1980. Pierre de Soignies. 130 x 50 x 40 cm
— Eugène Dodeigne, L’Etreinte, 1985. Pierre de Massengis. 108 x 3 x 54 cm
— Eugène Dodeigne, Sans titre, 1991. Gouache et fusain sur papier. 108 x 75 cm
— Eugène Dodeigne, Sans titre, 1993. Gouache et fusain sur papier. 108 x 75 cm