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Scratches, ou la clameur des sans voix

PAndré Rouillé
@04 Mai 2012

Dominique Auerbacher expose actuellement à Paris une série intitulée «Scratches» d’œuvres photographiques de grand format, d’où il émane une réflexion esthétique sur la création, le regard, et les dimensions politiques de l’art. Ces œuvres proviennent de clichés (numériques) apparemment simples et documentaires qui ont été pris à Berlin au cours de l’année 2009 dans des trams aux vitres striées par des faisceaux souvent denses de scratches, comme autant de marques de tensions urbaines, et de masques apposés sur les visages de la ville.

Dominique Auerbacher expose actuellement à Paris une série intitulée «Scratches» d’œuvres photographiques de grand format, d’où il émane une réflexion esthétique sur la création, le regard, et les dimensions politiques de l’art. Ces œuvres proviennent de clichés (numériques) apparemment simples et documentaires qui ont été pris à Berlin au cours de l’année 2009 dans des trams aux vitres striées par des faisceaux souvent denses de scratches, comme autant de marques de tensions urbaines, et de masques apposés sur les visages de la ville.

Inspiré de l’onomatopée «scratch», qui évoque le bruit produit par l’arrachement de quelque chose de collé, le titre de la série pourrait à lui seul s’entendre comme une métaphore de la création. A condition de considérer la création comme un processus de production de nouvelles manières de faire, de dire, de penser et, en art, de figurer. A condition, donc, que créer désigne les façons de s’arracher, non sans bruit et fureur, à un état donné de choses — s’en décoller, le bousculer, le transfigurer.

Ce sont les musiciens hip hop qui, les premiers, ont utilisé le «scratch» pour inventer d’autres sons en perturbant à la main les rotations mécaniques uniformes des platines de disques-microsillons.
Des sons inouïs, sales et discordants (les «scratches») ont été ainsi arrachés aux disques en transgressant leur fonctionnement mécanique ordinaire. Créer avec et contre le disque, et son industrie, en ouvrant des failles sonores dans l’ordre réglé de la musique existante.

Le terme «scratch», Dominique Auerbacher ne l’applique pas à des phénomènes sonores mais visuels; elle ne l’attribue pas à des artistes ou groupes à la recherche de nouvelles sonorités ou formes d’expression, mais à la «communauté invisible des taggueurs» de Berlin.
La matière de la série «Scratches» est en effet constituée par une masse énorme et proliférante de grattages et de griffures qui ont, en 2009, prospéré sur les vitres des trams de Berlin. Cela à la faveur de l’existence d’un film adhésif transparent qui recouvrait ces vitres jusqu’à ce que la compagnie berlinoise des transports le remplace par un autre film plus fort, plus résistant aux entailles, mais… plus opaque.
En désarmant ainsi les «scratchers», la compagnie retrouvait la maîtrise de son parc de trams: elle freinait leur production transgressive d’invisibilité, mais au prix, pour les voyageurs, d’un degré supérieur d’invisibilité légale (due à l’opacité du nouveau film).

Les «scratches» sont donc, dans les trams de Berlin en 2009, une expression graphique concrète de rapports urbains de pouvoir: une forme esthétique de lutte politique qui se cristallise sur la visibilité de la ville.
Alors que les trams transportent des citadins en les maintenant en contact visuel et corporel avec la ville, alors que leurs larges baies vitrées offrent aux voyageurs le spectacle animé de la ville, les «scratches» gravés sur les vitres introduisent dans ce spectacle une autre réalité sociale, moins tangible, moins visible, mais non moins réelle, non moins présente, non moins intense.

Par leurs formes nerveuses, aigues et stridentes, et par leur caractère ostensiblement transgressif et évidemment anonyme, les «scratches» surgissent à l’évidence des marges de l’ordre urbain établi, du côté des exclus, rejetés aux périphéries de leur propre ville, étrangers à ses espaces, ses monuments, ses voies de communication, et même à ses habitants.
Les «scratches» sont ainsi comme autant de cris muets des sans voix; autant de slogans, appels ou menaces proférés dans une langue visuelle de colère; autant de transgressions inscrites dans les trams par le peuple des invisibles qui s’imposent aux voyageurs et troublent l’ordre et la visibilité ordinaires de la ville.

Dominique Auerbacher a donc collecté des expressions esthétiquement politiques en ce qu’elles traduisent les clivages et les tensions qui divisent la ville et menacent sa cohésion.
La véhémence muette de la communauté invisible des «scratchers» est diffusée dans la ville au gré des itinéraires des trams, offerte aux regards disponibles de nombreux voyageurs qui assistent ainsi à une sorte de road movie parasité par un vibrant et abondant commentaire graphique.

Ces «scratches» ne sont donc pas à proprement parler des tags qui, eux, sont plus figuratifs, généralement peints, colorés, et surtout fixés sur un mur. Les «scratches» ne sont guère plus des graffiti en dépit de leur aspect cursif et graphique. Ils se rapprocheraient plutôt du cinéma par le fait d’être translucides, animés par le déroulé urbain et par la lumière qu’ils accrochent et diffractent, et surtout par le fait d’être intégrés à un dispositif de vision dans lequel des spectateurs immobiles regardent sur les vitres-écrans se superposer les «scratches» à des images défilantes de la ville.

Dominique Auerbacher a su capter ces expressions éphémères et sauvages d’une culture urbaine underground, mais dans une démarche moins documentaire qu’ artistique. Elle a en effet vu dans les formes brutes et vigoureuses des «scratches» des échos visuels de la longue histoire du graffiti, des inscriptions populaires cursives, des combinaisons d’écriture et de dessins, et même des toiles «action painting» de Jackson Pollock. Mais elle a aussi perçu dans ces «scratches» les stridences sonores de l’action de rayer le verre qui leur a donné forme, ainsi que la sourde clameur des sans voix, qui ont conquis là une éphémère mais assourdissante visibilité.

André Rouillé.

— Consulter le portfolio «Dominique Auerbacher, Scratches, 2009», 20 vues, page d’accueil de paris-art.com.
L’exposition «Scratches» de Dominique Auerbacher est présentée jusqu’au 17 juin 2012 à Maison européenne de la photographie (5-7, rue de Fourcy, 75004 Paris).